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Dossier EDA n° 143 du 16/11/1992
Auteur : par Geoffrey Hull
[NDLR. Le document ci-dessous a été publié en anglais par la Commission australienne "Justice et paix" au début de l'année 1992. "Eglises d'Asie en a fait la traduction.]
Il ne peut jamais y avoir une justification idéologique pour des crimes commis contre des groupes d'êtres humains innocents, et c'est l'un des devoirs des chrétiens de condamner de tels outrages où qu'ils soient commis et par qui que ce soit. A partir de 1975, d'horribles crimes ont été perpétrés dans notre région du monde, quand la petite nation de Timor oriental a été conquise par les forces armées du cinquième des plus grand pays du monde. Depuis cette date, l'histoire de Timor oriental a rarement été racontée sans une bonne dose de déformation politique. Les opposants de gauche de l'Indonésie tendent à exagérer les faits, tandis que ses alliés de droite cherchent
à les minimiser ou à les nier. Les deux approches abordent comme une question premièrement politique un problème gros d'implications religieuses et culturelles. En réalité, personne ne peut comprendre la question de Timor oriental sans une appréciation de l'héritage culturel du colonialisme portugais ainsi que du rôle moral de l'Eglise catholique locale, coeur et âme de la nation maubère (Timor oriental).
Les Timorais de l'Est ne sont pas des Indonésiens
Timor oriental est notre voisin catholique le plus proche. Après l'arrivée des premiers nomades aborigènes en Australie, il y a des milliers d'années, les premiers étrangers qui visitèrent nos côtes furent très probablement des natifs de l'île de Timor, qui se trouve à guère plus de 400 kilomètres de la côte nord de notre pays. L'une des erreurs couramment répandues à l'étranger au sujet des Maubères est de croire qu'ils sont ethniquement des Malais, comme les Javanais qui aujourd'hui les gouvernent. Il est au contraire évident que les Maubères sont essentiellement un peuple non malais : leur physionomie le prouve, le fait aussi qu'ils ont adopté de leur plein gré la civilisation occidentale, alors qu'Indonésiens et Timorais ne se mélangent pas plus que l'eau et l'essence.
En réalité, les natifs de Timor, de souche papoue, se sont mélangés avec les dernières vagues d'immigrants proto-malais venus du nord-ouest, et même aujourd'hui, c'est aux habitants de la Nouvelle-Guinée qu'ils ressemblent le plus. Des langages papous survivent dans des zones reculées. La plupart des Timorais parlent une langue malayo-polynésienne (austronésienne) appelée le Tetum (Tetun, Teto) ou l'un des quelques dialectes qui s'y rattachent. Et bien que le tetum soit en fin de compte en relation avec l'indonésien, il n'est pas compris par les Indonésiens, étant plus proche, par sa structure et son vocabulaire, des langues mélanésiennes et polynésiennes. En fait, les habitants de toutes les îles indonésiennes du sud-est, de Sumba et Flores jusqu'à l'Irian de l'ouest, sont, du point de vue ethnique et linguistique, plus mélanésiennes que malaises. Le nom même de Timor, qui signifie Est en malais, désigne une région périphérique, "l'île orientale" par rapport à l'Indonésie proprement dite. (En indonésien, Timor oriental sonne comme une tautologie : Timor Timur). Il est significatif que la minorité chrétienne d'Indonésie (2,1%) vit principalement dans ces îles orientales aux ethnies diverses.
Répérée en 1511 par Antonio de Abreu, l'île de Timor reçut son premier établissement européen en la personne de trois dominicains portugais de Malacca en 1562, et l'ensemble de l'île fut conquise par le Portugal en 1642. Mais comme elle était riche en bois de santal, elle fut aussi convoitée par les Hollandais, qui s'emparèrent en 1651 de la partie occidentale, à l'exception de Lifan, alors capitale, et de l'enclave de Oe-Cusse qui l'entourait. Depuis lors, Timor a été divisé politiquement et culturellement : Timor occidental, hollandais, devient en 1950 une partie de la nouvelle République d'Indonésie. Sa population est surtout protestante, avec des minorités catholique et musulmane. Celle de Timor oriental se répartit en deux groupes sociaux. Les habitants des villes et des plus gros villages sont de culture latine (ils parlent le portugais en plus de leur langage local) et des catholiques fervents. Avec quelques Blancs qui descendent de colons portugais, ce groupe compte en plus grand nombre les sang-mêlé, les Mestiços. Quant à la majorité de la population indigène qui vit dans les zones accidentées de l'intérieur de l'île, elle ne parle pas portugais, mène une existence tribale et pratique en majorité un mélange syncrétiste de catholicisme et d'animisme.
La Cendrillon de l'empire portugais
Avant 1975, Timor oriental était la colonie portugaise la plus lointaine et la moins accessible. Depuis que le Portugal était devenu le pays le plus pauvre d'Europe occidentale, on pouvait comprendre que les besoins de Timor oriental fussent placés au plus bas de la liste des priorités nationales. Aucun chef d'Etat portugais n'a jamais visité Timor et, en 1964, un membre éminent du gouvernement de Lisbonne a admis que ce territoire était financièrement une charge et qu'il aurait été remis aux Nations unies sans la crainte d'affaiblir ainsi le pouvoir portugais dans les riches colonies africaines de l'Angola et du Mozambique.
Quelques faits suffisent à montrer l'état d'abandon et de misère dans lequel les Portugais ont laissé leur colonie languir jusqu'aux dernières années de leur administration. Ce n'est qu'à partir de 1959 que parvinrent à Timor oriental des équipements aussi essentiels que l'électricité, des centres médicaux, une station de radio, des quais, des ponts permanents, des routes goudronnées et des pistes d'aviation. Les trois cinquièmes de la population vivaient d'une agriculture primitive de subsistance, dans des coins de campagne isolés. Elle souffrait de malnutrition, d'une mortalité infantile qui atteignait jusqu'à 50% des sujets, de maladies comme la tuberculose, la pneumonie et la blennoragie (transmise par l'armée portugaise). Avant 1960, dans une population de 517 000, 2% seulement des enfants timorais recevaient une instruction primaire. L'unique école secondaire comptait plus de 200 élèves. La principale production locale, celle du café, procurait aux plantations d'énormes bénéfices qui allaient soit à l'administration portugaise soit à la communauté chinoise qui possédait toutes les affaires et gardait la haute main sur l'économie. Quelques Mestiços étaient propriétaires fonciers et occupaient des postes élevés dans l'administration coloniale, mais la plupart des Timorais instruits travaillaient comme fonctionnaires du gouvernement ou faisaient carrière dans l'armée. La présence de médecins, d'avocats et d'enseignants du Portugal faisait sentir à la population indigène qu'elle était pratiquement exclue de ces professions. Elle se plaignait aussi que les Chinois fussent autorisés à transférer leurs profits à Taiwan au lieu de soutenir les entreprises agricoles du pays.
Avant 1970, toute la vie à Timor oriental était sous le signe du conservatisme. Le territoire, séparé administrativement de Macao en 1896, acquit le statut de colonie distincte en 1953. Cette année-là, une loi organique du Portugal transforma toutes ses colonies en provinces d'outre-mer. Le régime Salazar faisait ce changement de statut pour tourner une déclaration des Nations unies en faveur de l'octroi de l'indépendance à tous les pays et peuples coloniaux. Mais l'administration du territoire portugais de Timor ne fut en rien modifiée. Son statut purement formel de province d'outre-mer dura dix ans. Un Conseil législatif créé en 1964 selon le schéma corporatiste eut pour rôle de "conseiller et assister" le gouverneur portugais, qui gardait le monopole du pouvoir politique. Les membres élus ou nommés du Conseil représentaient les classes riches et instruites, de même que les liurais ou chefs de région, fermes soutiens du régime colonial à cause de sa politique de non-intervention qui leur laissait les mains libres dans leurs fiefs héréditaires. De ce fait, le nationalisme n'était pas, à Timor oriental, une force majeure.
Le rôle de l'Eglise catholique
Dans les années 60, alors que peu de mécontentement s'exprimait en public à l'égard du gouvernement portugais, les Timorais faisaient d'abord allégeance, non pas à celui-ci, mais à l'Eglise catholique, ou plutôt à ses missionnaires. Le clergé catholique inspirait un immense respect, même aux païens de l'intérieur. Le prêtre de chaque secteur était reconnu comme le chef naturel de la communauté, et l'on recherchait sa protection contre les abus des officiels portugais et des chefs de tribu. Pendant la terrible occupation japonaise, quand les Timorais aidèrent les troupes autraliennes au prix de la mort d'environ 40 000 indigènes, les liens devinrent encore plus étroits entre la population et les missionnaires. Ceux-ci - prêtres salésiens, religieuses dominicaines ou clarétiennes - avaient construit et dirigeaient la plupart des trop rares écoles ouvertes avant 1960 dans la colonie.
Cet immense prestige du clergé surprend d'autant plus qu'en 1952, il n'y avait pas plus de 60 000 Timorais catholiques (13% d'une population de 450 000) ayant à leur service 33 prêtres portugais et un prêtre étranger. Chez les missionnaires, ce qui impressionnait le plus les Timorais, c'était leur dévouement. Les Européens de la fonction publique ou des professions civiles ne restaient au maximum que trois ans dans la moins attrayante des colonies portugaises. Les prêtres et les religieuses étaient venus pour un long séjour, voire pour le reste de leur vie, au service des Maubères.
Bien des raisons expliquent la lenteur des progrès de l'évangélisation de Timor oriental. Jadis, il y eut pénurie chronique de missionnaires, puis leur travail fut arrêté et ses fruits presque anéantis de 1834 à 1874 par la législation anticléricale des libéraux au pouvoir à Lisbonne. Après la proclamation de la République, farouchement anticatholique, en 1910, les missionnaires furent de nouveau expulsés et ne revinrent qu'après plus d'une dizaine d'années. Au cours de ces périodes difficiles, le clergé resté à Dili (la capitale depuis 1769) et dans les principaux centres fut principalement composé de prêtres portugais qui répondaient tout-à-fait au type colonial. Ils se voyaient comme les aumôniers de l'administration coloniale et des vieilles familles chrétiennes plutôt que comme missionnaires. Ne connaissant ni les langues ni la culture du pays, ils prêchaient et enseignaient le catéchisme en portugais, si bien qu'aux yeux des gens ordinaires, devenir chrétien et devenir Portugais par la culture, c'était la même chose.
Les conditions religieuses s'améliorèrent considérablement après la signature entre Salazar et le Vatican, en 1940, d'un concordat et d'un accord sur les missions. L'accord entraîna l'érection du diocèse de Dili, qui marqua la fin d'une longue sujétion de l'Eglise de Timor au siège de Macao... Pendant les années 50, l'Eglise intensifia ses efforts apostoliques en créant des stations missionnaires dans les zones païennes. Cette campagne d'évangélisation eut pour résultat une moyenne de 10 000 conversions par an. En vue de promouvoir un clergé indigène, les jésuites portugais ouvrirent en 1958 le séminaire de Notre-Dame de Fatima à Dare, qui offrit aussi l'instruction secondaire à de jeunes Timorais qui ne se destinaient pas au sacerdoce.
Les fruits du labeur des missionnaires devinrent évidents en 1974, quand le nombre des catholiques eût plus que doublé, atteignant le chiffre de 196 570, soit 30% d'une population de 659 000 (selon le recensement portugais). Il y avait alors à Timor oriental 44 prêtres, dont 25 étaient Timorais de naissance, 8 frères et 43 religieuses. En outre 37 catéchistes et 160 enseignants contribuaient au travail de l'Eglise. Le diocèse n'était toujours divisé qu'en trois paroisses, mais il y avait plus de 80 postes missionnaires.
D'après James Dunn, ancien consul d'Australie à Dili:
"Au début des années 70, Timor oriental était virtuellement devenu un Etat catholique, bien que les chrétiens baptisés y fussent encore une minorité. Le catholicisme était la religion de l'élite et de tous ceux qui avaient un vernis d'instruction, celle aussi de milliers d'analphabètes. Les liurais et les autres chefs avaient surtout été convertis aux 18ème et 19ème siècles. Religion des dirigeants et des gens instruits, le christianisme devint une sorte de symbole de statut social, nombre de catholiques baptisés conservant néanmoins leurs croyances animistes et leurs superstitions. D'autre part, les Timorais instruits pratiquaient leur foi avec plus de discipline que les Portugais. Par exemple, même certains leaders du parti de gauche Fretilin assistaient chaque jour à la messe, montrant un degré de dévotion rarement atteint par des Portugais expatriés."
Les Timorais de naissance devinrent la colonne vertébrale de l'Eglise catholique dans la province. Non seulement beaucoup de résidents portugais ne pratiquaient pas leur foi, mais beaucoup parmi eux avaient une attitude anticléricale et gênaient de diverses façons la vie religieuse des Timorais, par exemple en forçant les ouvriers à travailler le dimanche matin et à manquer la messe.
Vers une décolonisation pacifique
Il ne faudrait cependant pas s'imaginer qu'il y ait eu quelque ferment révolutionnaire dans la province avant 1970. Peut-être les Portugais avaient-ils peu fait pour améliorer les conditions de vie, mais ils n'avaient pas directement opprimé la population ni (depuis la rebellion de Dom Bonaventure en 1912) commis contre elle des actes de brutalité. Bien que l'enseignement et l'action éducative aient alors été plus développés dans le Timor occidental indonésien, l'extrême pauvreté de cette moitié de l'île faisait paraître attrayante la vie à Timor oriental. Les services médicaux y étaient aussi de loin supérieurs à ceux de l'ancienne colonie hollandaise. Les Timorais de l'Est ne souffraient pas non plus des disettes chroniques et des famines qui frappaient leurs voisins. La critique de l'administration coloniale vint surtout des directeurs et des élèves du séminaire des jésuites, mais son ton n'était pas révolutionnaire, elle s'appuyait plutôt sur l'enseignement social de l'Eglise. Après tout, les discordances entre le corporatisme d'Etat de Salazar et les principes d'une société corporative prônés par Pie XI dans Quadragesimo anno étaient couramment discutés dans les milieux d'Eglise au Portugal.
Au commencement de 1974, le loyalisme des Timorais envers le Portugal était donc plus négatif que positif. La masse de la population, qui ne songeait pas du tout à secouer le joug portugais, aurait volontiers accepté une forme de gouvernement local conforme aux traditions du pays. Or ces traditions comprenaient désormais, non seulement de vigoureux éléments indigènes, mais la civilisation occidentale dans sa forme portugaise, et le christianisme catholique. Quant à la génération plus jeune des Timorais formés par les jésuites, qui commençaient à voir l'autodétermination comme possible pour leur patrie, ils se rendaient compte que peu de chose pourrait être fait pour amener l'indépendance aussi longtemps que le régime ultraconservateur de Salazar-Caetano resterait au pouvoir. En même temps, l'intelligentsia locale pouvait difficilement rester insensible aux changements qui commençaient à secouer le Portugal dont Timor oriental n'était plus une colonie, du moins en droit, mais une véritable province.
C'est alors que se produisit, au Portugal, en avril 1974, le coup des militaires de gauche qui mit un terme à la vieille dictature. Pour éviter le bain de sang et les violences, les instigateurs du coup invitèrent le général Antonio Spinola à prendre la tête du nouveau gouvernement. Dans le sillage de ce qu'on a appelé la révolution des fleurs, trois groupements politiques principaux furent formés à Timor oriental. Le plus grand, Democratica Timorense ou UDT, réunit des éléments conservateurs socialement et économiquement identifiés avec le régime colonial. L'UDT soutint le projet de Spinola pour une fédération d'Etats autonomes de langue portugaise. Le second en importance était l'association plus progressiste : Associaçao Social Democratica Timorense, ASDT, dont les membres étaient surtout d'anciens élèves du séminaire des jésuites comme les dirigeants de l'UDT. Mais elle comptait aussi des membres qui avaient un passé militaire, des hommes qu'avaient influencés les idées socialistes enseignées par les officiers portugais dans les écoles militaires de Timor. Un troisième parti, l'Associaçao Popular Democratica Timorense ou APODETI, qui réclamait activement l'union avec l'Indonésie, n'avait que très peu de membres en dehors de la minuscule communauté musulmane. Le caractère opportuniste de l'APODETI était révélé par la carrière de son fondateur, Arnaldo dos Reis Araujo, condamné par les Portugais à sept ans de prison en 1945 pour collaboration avec les Japonais. Trois autres petits partis fondés à cette époque n'avaient guère réussi à décoller : le KOTA, parti des chefs de tribus, l'Association à direction chinoise pour l'union démocratique de Timor oriental et de l'Australie, le Partido Trabalhista pro-portugais.
Ambitions territoriales indonésiennes sur Timor oriental
Après une visite à Jakarta en juin 1974, José Ramos Horta, l'un des dirigeants de l'ASDT, reçut une lettre du ministre des Affaires étrangères d'Indonésie, Adam Malik, qui affirmait que "toute nation, sans excepter le peuple de Timor, a droit à l'indépendance de son pays". "Dans l'avenir, ajoutait-il, quiconque gouvernera Timor oriental après son indépendance peut être assuré que le gouvernement indonésien s'efforcera toujours de maintenir avec lui de bonnes relations". L'Indonésie à l'époque était très fière de son rôle de championne de l'anticolonialisme dans le Sud-est asiatique. En conséquence, elle encouragea chaleureusement tous les efforts de Timor oriental pour éliminer les Portugais de la région.
Mais à la différence d'Adam Malik, les militaires comprirent la décolonisation de Timor oriental comme son intégration avec le reste de l'Indonésie. Il va sans dire que toute justification d'une telle solution ne pouvait être que géographique, comme dans le cas de la Nouvelle-Guinée que l'Indonésie reprit des Hollandais en 1963. Par la race, la langue, la culture et la religion, les Timorais de l'Est sont manifestement des non-malais. Comblant ce gouffre par la surenchère, le gouvernement indonésien inonda Timor oriental de propagande pro-APODETI et pro-indonésienne.
En septembre 1974, la visite à Jakarta du premier ministre australien Gough Whitlam causa une grande émotion à Timor oriental. Le président Suharto déplora devant M. Whitlam que l'octroi de la souveraineté à Timor oriental attiserait les sentiments sécessionnistes dans l'Irian occidental. A la grande satisfaction des militaires indonésiens, M. Whitlam admit qu'"un Timor oriental indépendant ne serait pas un Etat viable et serait une menace potentielle dans la régionAu cours du même mois de septembre, le général Spinola démissionna, réduisant à néant tous les espoirs de commonwealth portugais, tandis que les radicaux de Lisbonne réclamaient à grands cris le retrait immédiat du Portugal de ses soi-disant provinces d'outre-mer. A Timor, le nouveau gouverneur, Mario Lemos Pires, forma un comité pour superviser le processus de décolonisation. Dans la double perspective de l'abandon du Portugal et d'une annexion par l'Indonésie musulmane, les deux grands partis timorais changèrent en hâte leurs programmes.
Un flirt fatal
Méfiante à l'égard du nouveau climat politique au Portugal, l'UDT soutint désormais formellement l'objectif de l'indépendance, bien qu'à contre-coeur. L'ASDT, idéologiquement plus en harmonie avec le nouveau régime de Lisbonne, prit une position plus vigoureusement anticolonialiste et changea son nom en "Frente Revolucionaria de Timor Leste Independente, Front révolutionnaire pour un Timor oriental indépendant", connu désormais de tout le monde sous le sigle FRETILIN. Visiblement formé sur le modèle du parti Frelimo du Mozambique, le Fretilin s'est néanmoins défini lui-même comme un front de libération nationale qui réunissait un large éventail de points de vue politiques. La majorité de ses membres étaient des catholiques pratiquants. Il comptait toutefois une active minorité marxiste. Cette composition politique étrange du Fretilin en ses premiers jours a été fort bien résumée par Bill Nicol dans son livre : Timor, The stillborn nation :
"Catholiques et marxistes font d'étonnants camarades de chambrée, mais ils le furent dans le Fretilin. Les catholiques occupaient les échelons les plus élevés de la hiérarchie. Le président Xavier do Amaral et le vice-président Nicolau Lobato avaient été formés au séminaire jésuite de Timor oriental. Xavier avait en outre été au grand séminaire de Macao. Tous deux étaient devenus enseignants. Xavier travailla ensuite comme cadre dans les douanes à Dili. Au séminaire ou après, Xavier et Lobato restèrent des fidèles fermement attachés à l'Eglise catholique comme à l'image de Dieu qu'elle cherche à rayonner.
Au-dessus d'eux, mais aussi dans l'appareil des preneurs de décision se trouvaient les marxistes. Deux des plus influents étaient Roque Rodrigues et Antonio Carvarinho. Ils venaient de l'extrême-gauche du spectre politique portugais et représentaient les éléments les plus militants du Fretilin. Tous deux soutenaient des idées résolument marxistes, y compris la croyance que la religion est un opium qui fait oublier aux masses qu'elle sont exploitées. Ils condamnaient sans nuance le rôle de l'Eglise catholique, complice à Timor oriental du colonialisme portugais.
Tout en critiquant eux-mêmes le rôle colonial de leur Eglise, Xavier et Lobato se sentaient atteints par toute critique plus générale de la foi romaine. Tous deux voulaient vraiment faire de Timor indépendant une nation catholique.
Aucun communiste n'occupa un poste d'exécution dans le Fretilin. La forte majorité modérée catholique du parti y veilla. Pourtant les communistes, largement surpassés en nombre (ils n'étaient pas plus de sept dans l'ensemble du parti, une poignée par rapport aux 50 ou 60 catholiques actifs à la tête du Fretilin) jouèrent un rôle important."
Le Fretilin a effectivement commencé comme un large front patriotique, dont les dirigeants catholiques, dans la moyenne de l'âge, ne se distinguaient des membres de l'UDT que par leurs idées plus progressistes et leur engagement en faveur de la réforme. Mais ils étaient des pragmatistes, que l'idéologie n'intéressait guère. Ils se laissèrent influencer par la minorité marxiste du parti, plus exactement par Rodrigues et Carvarinho, qui avaient respectivement 24 et 23 ans et qui sortaient tout juste du milieu étudiant radical de Lisbonne. En outre, Rodrigues avait fait son service militaire au Mozambique où il avait fraternisé avec les guérilleros du Frelimo et adopté leur philosophie maoïste.
L'indulgence imprudente des leaders du Fretilin pour ces deux radicaux immatures devait s'avérer fatale. Car Xavier et Lobato furent assez naïfs pour permettre à Rodrigues et Carvarinho d'imposer à leur parti la panoplie complète du marxisme, qui fit oublier les principes fondamentalement démocratiques du Fretilin : la rhétorique révolutionnaire, le salut communiste poing levé, l'étiquette de "traître" collée sur tous les Timorais anti-Fretilin, l'affichage de slogans du genre "morte aos traidores, mort aux traîtres!" et 'independencia ou morte, l'indépendance ou la mort!", l'usage de s'appeler "camarades", un mélange d'uniforme style Frelimo et d'allure débraillée... D'abord réticents, les dirigeants du Fretilin pensèrent peut-être que ces façons agressives pouvaient secouer une population conservatrice et l'amener à l'engagement politique. Une fois le peuple gagné à la cause, la façade marxiste pourrait être jetée bas et une solution authentiquement timoraise aux problèmes du pays pourrait être cherchée dans l'entier respect de ses traditions...
Pour être équitable envers le Fretilin, il faut dire que, dans le Portugal de 1974, on ne pouvait attendre grand-chose, en matière de progrès social ou politique, d'une droite désormais réduite à rien, ridiculisée, et qu'une sorte de tournant à gauche semblait un préalable nécessaire pour parvenir à l'autodétermination. En comparaison, le Fretilin n'était probalement pas plus radical dans ses objectifs que les partis indépendantistes d'Indonésie ou de Papouasie à la veille de l'émancipation de leurs pays du pouvoir colonial. Et il ne faudrait pas non plus oublier qu'on a affaire à un mouvement d'indépendance improvisé dans un état d'urgence, dans une colonie du tiers monde privée de toute expérience d'un gouvernement réellement représentatif.
Il reste qu'au moment où des forces communistes submergeaient le Sud-Vietnam et le Cambodge en offrant aux peuples libérés par elles de choisir entre "rééducation" et extermination, le flirt du Fretilin avec le marxisme fut une énorme bévue tactique. Il suscita l'hostilité compréhensible de l'UDT et celle de l'Eglise, en la personne de l'évêque portugais de Dili, Dom José Joaquim Ribeiro, et des jésuites du séminaire de Dare. Conformément aux enseignements officiels des papes, les catholiques ne peuvent d'aucune manière et pour quelque raison que ce soit activement coopérer avec le communisme. Mais, beaucoup plus grave, c'était nourrir le feu de la paranoïa anticommuniste de l'Indonésie, fournir à cette république agressivement expansionniste l'excuse parfaite pour intervenir à Timor oriental. On se souviendra que le président Suharto d'Indonésie était arrivé au pouvoir en 1965 grâce à une purge sanglante des éléments de gauche du gouvernement Sukarno, et que des milliers et des milliers d'Indonésiens et de Chinois innocents avaient été tués dans les pogroms anticommunistes dirigés par l'armée. Depuis lors, tout opposant au régime autoritaire de Suharto était automatiquement étiqueté "communiste".
L'Indonésie prépare une invasion
Aussitôt après la visite de Whitlam, en septembre, la radio d'Etat indonésienne se mit à flétrir les partisans de l'UDT comme "fascistes" et ceux du Fretilin comme "communistes" et poussa les Indonésiens à "soutenir la lutte de l'APODETI". Depuis Timor occidental, des émissions de propagande en tetum et dans les autres dialectes locaux furent déversées jour après jour sur le terrritoire portugais. Les membres de l'APODETI furent invités en Indonésie pour un entraînement militaire préparatoire à une éventuelle invasion. Et, début décembre, le ministre des Affaires étrangères M. Malik dissipa les derniers doutes quant aux intentions de l'Indonésie : l'indépendance, annonça-t-il, n'est pas un choix possible pour Timor oriental.
En janvier 1975, l'UDT et le Fretilin se coalisèrent pour peser en faveur de l'indépendance, ce qui montre bien qu'à cette date les Timorais conservateurs de l'UDT croyaient le parti rival foncièrement catholique et capable d'endiguer ses éléments marxistes. Comme il était prévisible, l'Indonésie intensifia sa propagande, accusa la coalition de menées anti-indonésiennes avec la complicité de puissances étrangères et affirma qu'avec cette coalition commençait à Dili "le règne de la terreur". A mesure qu'avançaient les plans d'invasion, une nouvelle route fut construite depuis la capitale de Timor occidental, Kupang, jusqu'à la frontière.
Ayant compris que l'APODETI n'avait aucune chance, le gouvernement indonésien choisit la méthode "diviser pour régner" et invita séparément à Jakarta, au mois d'avril suivant, les représentants des deux partis pro-indépendantistes. L'ensemble de la campagne de subversion, sortie du cerveau du général Ali Murtopo, reçut le nom de code Operasi Komodo. Le gouvernement de Suharto joua sur la peur du communisme des dirigeants de l'UDT, en aiguisant leur animosité contre les deux conseillers militaires du Portugal à Timor, les majors Francisco Mota et Costa Jonatas, qui avaient apparemment encouragé l'aile radicale du Fretilin. C'est alors que le président de l'UDT, Francisco Lopes de Cruz, passa effectivement du côté de l'Indonésie. (Quand sa duplicité fut découverte, ses collègues prirent leurs distances avec lui). De retour à Dili, la délégation de l'UDT annonça le retrait de leur parti de la coalition et se mit à dénoncer ouvertement le Fretilin comme "mouvement communiste". Mais dans le même temps, l'UDT perdit vite le soutien de la population rurale pauvre. Celle-ci se tourna désormais du côté du Fretilin, dont les militants commençaient à réaliser avec succès des programmes éducatifs et sanitaires dans les villages. Alors que les éléments plus privilégiés de l'UDT insistaient sur le maintien de l'économie coloniale, le parti nationaliste plus progressiste avait annoncé des réformes économiques et agraires qui conduiraient, grâce au système des coopératives, à une répartition plus équitable des richesses.
La guerre civile et la victoire du Fretilin
Finalement, pour parer à la menace de l'Indonésie d'intervenir militairement si le Fretilin prenait le pouvoir, le nouveau dirigeant de l'UDT, Joao Carrascalao, déclencha un coup de force contre le Fretilin le 11 août. Il s'ensuivit une violente guerre civile et comme la milice locale était en majorité pro-Fretilin, le Portugal fut contraint d'envoyer une force de paix dans le territoire. A la fin du mois, le gouverneur Lemos Pires se retira avec son état-major sur l'île proche d'Atauro. Il fit la sourde oreille aux demandes des dirigeants du Fretilin pour qu'il revienne et concoure directement au processus de décolonisation pendant cinq ans. Au moment des combats, des milliers de Timorais de l'Est prirent la fuite en passant la frontière, parmi lesquels des partisans marquants de l'UDT, qui se virent refuser aide et nourriture par les autorités indonésiennes tant qu'ils n'auraient pas signé des pétitions en faveur de l'annexion de leur pays par l'Indonésie.
1 500 Timorais environ, pour la plupart des militants des partis en guerre, avaient péri quand la guerre civile prit fin au mois de septembre. Le Fretilin en sortit vainqueur et forma un gouvernement provisoire. Le drapeau des Portugais, qui étaient partis, fut retiré. Le Fretilin fit impression sur les visiteurs étrangers par son bon sens et sa modération dans le rétablissement de l'ordre civil. L'exclusion des éléments communistes du processus de prise de décision aida à rallier la masse de la population. Pourtant, les accusations de marxisme continuèrent dans la presse internationale. Le Fretilin invita des délégations autraliennes et indonésiennes à venir enquêter sur place. Ses invitations furent ignorées. James Dunn fit à l'époque le commentaire suivant:
"La structure administrative du Fretilin souffre d'évidentes insuffisances, mais il est clair qu'il jouit d'un large soutien de la population, y compris de celui de bien des gens qui avaient jusque-là soutenu l'UDT. Au mois d'octobre, des assistants sociaux australiens ont visité beaucoup d'endroits de la colonie et tous sans exception ont rapporté qu'il n'y avait aucun signe d'hostilité contre le Fretilin. A la vérité, les chefs du parti vainqueur ont été accueillis avec chaleur et de façon spontanée par les foules de Timorais dans tous les principaux centres. Dans ma longue fréquentation du pays, je n'ai jamais assisté à de telles démonstrations de chaleur spontanée et de soutien de la part de la population indigène".
Encore qu'il soit peu vraisemblable que l'Indonésie ait regardé le Fretilin comme un véritable mouvement marxiste, le gouvernement de Jakarta a certainement craint l'influence procommuniste que les éléments australiens de gauche qui soutenaient le Fretilin pourraient exercer sur un Timor indépendant. En septembre, Timor occidental fut fermé aux journalistes étrangers. En octobre, le succès du gouvernement du Frétilin incita les Indonésiens à bombarder les villages frontaliers de Timor oriental. Lors d'un raid, cinq journalistes australiens furent tués à Balibo par des troupes indonésiennes. Le gouvernement Whitlam, pleinement informé de la tuerie, renonça néanmoins à faire la moindre protestation de peur d'envenimer ses relations avec l'Indonésie. Après la chute du village stratégique d'Atabao aux mains des forces indonésiennes, le mois suivant, le Fretilin se hâta de proclamer la République démocratique de Timor oriental, le 29 novembre 1975. Trois membres du nouveau gouvernement partirent en mission à New-York pour obtenir la protection des Nations unies et celle des Etats-Unis. Mais le lendemain même, les derniers partisans de l'UDT et de l'APODETI proclamèrent l'intégration de Timor oriental dans l'Indonésie. Depuis lors, l'Indonésie soutient que cette déclaration de renégats à leur pays fut un acte d'autodétermination du peuple de Timor oriental.
Le bain de sang
L'invasion du minuscule territoire de Timor oriental par l'Indonésie, pays de 150 millions d'habitants, commença le 7 décembre 1975. Elle fut menée avec la bénédiction des Etats-Unis, à l'époque principal fournisseur d'armes de l'Indonésie. Navires, bombardiers, parachutistes et marines indonésiens plongèrent tout le pays dans un horrible bain de sang dans lequel les civils souffrirent autant que les troupes nationales. C'était la veille de la fête de l'Immaculée-Conception, fête patronale du diocèse et jour férié à Timor oriental. En prélude à ce qu'ils appelaient la libération de la province, les Indonésiens diffusèrent sur radio-Dili le message suivant: "Nous ne venons pas pour vous tuer, mais pour vous arracher aux griffes du Fretilin. Venez à nous, n'ayez pas peur. Autrement, vous serez tués".
Et tués, ils le furent. Bien que les Indonésiens se soient eux-mêmes présentés comme une force de libération et de paix, leurs troupes, pour l'essentiel javanaises, avaient été préparées pour une guerre totale. Selon des témoignages dignes de foi, les soldats les plus instruits avaient été prévenus que la population de Timor oriental était entièrement communiste et devait être traitée comme les communistes indonésiens anéantis en 1956, cependant que les troupes musulmanes plus ignorantes étaient préparées à une guerre sainte ou jihad contre une race chrétienne inférieure. Plus grand serait le nombre d'infidèles anéantis par un soldat, plus grand serait son mérite au paradis. Sauf à regarder les Indonésiens comme tout-à-fait barbares, cet endoctrinement peut seul expliquer à quels excès ils se laissèrent aller en Timor oriental.
Environ 90% de la population avec laquelle les Indonésiens entrèrent en contact pendant la première phase de l'invasion, la plus sanglante, étaient catholiques. Si quelqu'un a le courage de lire le compte rendu complet des atrocités indonésiennes, il dispose du rapport officiel d'Amnesty international. Qu'il suffise de mentionner ici quelques faits significatifs et certains procédés d'asservissement. Aux premiers jours de l'invasion, 27 femmes de Dili, plusieurs serrant des bébés dans leurs bras, furent alignées sur le quai, juste en face de l'évêché. Les Indonésiens arrachèrent les enfants hurlants à leur mère et les jetèrent à la foule qui fut forcée de compter à haute voix pendant que les femmes étaient fusillées une à une.
Dans les montagnes, des familles et des communautés entières furent mises à mort sur la base de rapports affirmant qu'elles avaient ravitaillé les soldats du Fretilin. Quand les Indonésiens prirent les villages de Remezio et Aileu tenus par le Fretilin, toute la population, sauf les enfants au dessous de 4 ans, fut passée par les armes parce que "infectée du virus du FretilinLes enfants épargnés furent entassés dans des camions puis embarqués pour Java où la femme du président Suharto et des dames charitables de Jakarta créèrent un orphelinat pour les petites victimes de la terreur du Fretilin. Les petites victimes, qui ne furent jamais rapatriées, ont été élevées comme musulmans.
Un groupe nombreux de femmes furent enfermées, nues, dans un entrepôt de Dili. Quand elles furent finalement relâchées, presque toutes étaient enceintes de leurs gardiens indonésiens. Le 28 mai 1976, 66 hommes jeunes furent fusillés à la ville méridionale de Suai parce qu'ils avaient protesté auprès du commandant indonésien après le viol de leurs soeurs et de leurs fiancées... Au camp de concentration d'Ermera, 4 hommes et 2 femmes enceintes furent brûlés vifs entre les 8 et 9 octobre 1976. L'île d'Atauro, où les prisonniers politiques furent parqués en masse, devint d'après les rapports une immense chambre de torture. A Dili, le poète national Francisco Borja da Costa fut torturé, mutilé et achevé par les soldats indonésiens. Les Chinois de Timor, dès l'abord suspectés par les envahisseurs de subversion maoïste, furent particulièrement maltraités. Au cours du mois de décembre sanglant, les huit dixièmes des Chinois mâles habitant Dili furent assassinés.
A Timor oriental, les militaires javanais mirent au point diverses méthodes pour pacifier "communistes" et "infidèles" du pays. Les hommes et les garçons subirent le supplice des brûlures de cigarette et des lames de rasoir, celui des parties génitales aspergées d'alcool et brûlées avec une chandelle... Les hommes trouvés coupables d'avoir aidé les combattants de la résistance eurent souvent le visage écrasé à coup de briques avant d'être tués, leurs corps brûlés ensuite en public avec du bois que leurs parents et amis devaient aller ramasser. Il y eut des hommes jetés vivants du haut d'hélicoptères, des villageois enchaînés et écrasés par des tanks, des Timorais contraints sous la menace des armes de commettre des atrocités contre leur propre peuple. Des femmes mariées durent assister à la torture de leur mari avant d'être elles-mêmes violées et tuées. Plus une femme était jolie, plus elle risquait de subir un tel sort. Dans le district de Builico, des jeunes filles furent soumises à des orgies de viols collectifs, emmenées au bord d'un précipice, lardées de coups de poignard et jetées encore vivantes en bas... Les partisans du Fretilin faits prisonniers, y compris des garçons, furent souvent empalés et abandonnés à une mort lente en plein soleil. Des photos prises par des soldats indonésiens en service à Timor les montrent qui brandissent fièrement comme trophées de guerre les têtes coupées de combattants de la liberté.
Chaque fois qu'un village subissait des représailles, son église était profanée et brûlée. Les massacres eurent souvent lieu dans les églises utilisées comme prisons pour les villageois condamnés avant leur exécution. Un des prêtres catholiques de Dili a estimé que, sur 10 000 habitants, plus de 2 000 avaient été massacrés dans les tout premiers jours de l'invasion. Il ajoutait que les excès des Indonésiens furent bien pires que ceux de l'occupation japonaise. Au soir de chaque journée de tuerie, les soldats indonésiens rassemblaient des filles timoraises et les emmenaient à bord de leurs bateaux dans le port de Dili pour les aider à célébrer leurs victoires. Le pillage des églises, des bâtiments publics et des maisons privées a sévi dans toute la province et des bateaux furent spécialement fournis pour ramener au pays le butin des soldats indonésiens.
L'Eglise prend la défense des Maubères
Les plus hauts responsables de l'Eglise demandèrent au colonel Kalbuadi Dading d'imposer un peu de discipline à ses troupes et d'arrêter les tueries aveugles. On leur répliqua avec mépris: "C'est la guerre, et dans une guerre il y a des tués!" Le général Benny Murdani qui supervisait toute l'invasion, catholique pratiquant et ami du nonce apostolique à Jakarta, n'intervint pas. Au début de 1976, par un intermédiaire connu comme opposant du Fretilin, l'évêque, Mgr Ribeiro, envoya une protestation énergique au gouvernement indonésien, dans laquelle il écrivait, à propos du Fretilin: "Vos troupes indonésiennes, avec leurs meurtres, viols et pillages, sont mille fois pires!" Rappelant le massacre dont il avait été lui-même témoin à Dili, il ajoutait que "les parachutistes indonésiens étaient descendus du ciel comme des anges et s'étaient ensuite conduits comme des démons".
Par malheur, à cause de son flirt de naguère avec certains aspects du marxisme, le Fretilin avait suscité l'hostilité des conservateurs des autres pays, y compris celle de beaucoup de catholiques. Les groupes de droite qui approuvaient l'anticommunisme du régime de Suharto étaient donc tout disposés à le croire quand il prétendait fortement exagéré le chiffre de 100 000 victimes à Timor oriental donné par les partisans du Fretilin. Le ministre des Affaires étrangères M. Malik prouva néanmoins que les sceptiques avaient tort lorsqu'il reconnut, le 30 mars 1977, devant des journalistes étrangers: "Il est possible que 50 000 personnes aient été tuées pendant la guerre à Timor, peut-être 80 000. Mais, ajouta-t-il, pourquoi en faire tant d'histoires, c'était la guerre!" Une délégation de catholiques indonésiens venue en septembre 1976 dans le territoire conquis a déclaré:
"Selon les rapports, 60 000 personnes ont été tuées pendant la guerre. Le chiffre nous a paru assez élevé, car il représente dix pour cent de toute la population de Timor oriental. Mais deux prêtres de Dili que nous avons questionnés estiment que le chiffre des tués atteint peut-être 100 000".
Dans ce cauchemar, le peuple timorais chercha consolation et soutien contre l'envahisseur auprès des prêtres catholiques et des religieuses. Le clergé de son côté oublia son hostilité envers le Fretilin et se mit à voir en lui le seul champion des Maubères. Plusieurs prêtres risquèrent leur vie en se rendant dans les zones qu'il tenait pour dispenser les sacrements aux guerilleros et à leurs familles. En novembre 1977, deux religieuses de Timor autorisées à rentrer au Portugal emportèrent une lettre écrite par un de ces prêtres à son supérieur, dans laquelle il racontait les faits dont il avait été témoin:
"La guerre continue, avec la même furie qu'au début. Le Fretilin continue à se battre malgré la famine, les maladies, la mort, et la crise de son commandement depuis deux mois. Les envahisseurs ont intensifié leurs attaques sur terre, par mer et dans les airs. Du 7 décembre à février 1976, 23 navires de guerre ont été ancrés dans le port de Dili. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre ils bombardaient les hauteurs autour de la ville. Des hélicoptères, de huit à douze, des avions de combat (quatre) survolaient tout le territoire de Timor. Impossible de compter les chars et les voitures blindées sur l'île. Les troupes indonésiennes à Timor sont peut-être maintenant 50000. La guerre s'est intensifiée depuis décembre. Les avions de combat n'arrêtent pas de la journée. Chaque jour des centaines d'êtres humains meurent. Les corps servent de nourriture aux vautours. Si les balles ne nous tuent pas, les épidemies nous feront mourir, les villages sont complétement détruits.
La guerre va entrer dans sa troisième année et ne semble pas devoir s'arrêter de si tôt. Les actes barbares, dignes de l'âge de pierre, les cruautés, les vols, les pelotons d'exécution sans jugement font maintenant partie de la vie de tous les jours à Timor. L'insécurité est totale, la terreur d'être arrêtés est notre pain quotidien (Je suis sur la liste des personae non gratae, ils peuvent me faire disparaître n'importe quand).
Les troupes du Fretilin qui se rendent sont massacrées. Il n'y a pas de prison pour eux. Le génocide est pour bientôt. Le drame est que le monde nous ignore..."
En octobre 1977, un autre prêtre catholique put faire sortir de Timor une lettre qui parvint à l'association Timor oriental à Melbourne:
"A Timor oriental, écrivait le missionnaire, la violence de ces "amis" indonésiens continue de s'intensifier, avec toutes sortes de conséquences affreuses. Le génocide barbare d'un peuple innocent continue, apparemment dans la paix complète des consciences. Timor oriental a été balayé par une invasion, par une conquête brutale qui ne laisse que cadavres sans nombre, hommes et femmes mutilés, enfants orphelins. On garde les consciences en paix en affirmant que la population de Timor était communiste. Même s'il étaient communistes, ils avaient le droit de vivre. C'est pourquoi je vous demande de beaucoup prier. Il y a beaucoup d'attaques et beaucoup de morts. Naturellement, beaucoup meurent aussi du côté des Indonésiens. Il est navrant de voir combien les Indonésiens se sentent ici peu concernés alors que pèsent sur eux de si lourdes responsabilités. Nous allons bientôt avoir un nouvel évêque à Timor. L'évêque actuel n'en peut plus, il est à bout, il voit tout se réduire en cendres. Toutes les valeurs sont mises en miettes et la vie chrétienne familiale est détruite. Priez, priez fort pour les Timorais!"
Le génocide dans la "vingt-septième province" d'Indonésie
Six mois après le déclenchement de l'invasion, les dirigeants du Fretilin avaient presque tous été capturés et tués. Le cadavre de Nicolau Lobato fut transporté par avion à Jakarta et montré à la télévision nationale. En dépit du fait que l'assemblée générale des Nations-Unies avait appelé l'Indonésie, le 12 décembre 1975, à se retirer de Timor oriental, le territoire fut proclamé vingt-septième province de l'Indonésie le 17 juillet 1976. L'ancien dirigeant de l'UDT Lopez da Cruz et le chef du KOTA, José Martins, furent placés à la tête d'une nouvelle administration fantoche formée de Timorais renégats. Depuis lors, la plupart des Etats membres de l'ONU ont considéré comme illégale l'annexion de Timor oriental par l'Indonésie. Ont surtout fait exception des pays musulmans, mais la première puissance étrangère qui a admis, le 20 janvier 1978, les prétentions indonésiennes fut le gouvernement libéral australien de Malcom Fraser. Canberra prit cette décision quelques mois seulement après un rapport détaillé présenté par James Dunn au gouvernement sur les atrocités commises par les Indonésiens à Timor oriental. Le 3 décembre de la même année, les autorités australiennes ordonnèrent la destruction de la dernière liaison radio du Fretilin avec Darwin, plongeant ainsi le territoire occupé dans un isolement total.
Les premiers massacres de Dili et des autres villes avaient provoqué la fuite de la plupart des survivants, accompagnés de leurs prêtres, dans les montagnes de l'intérieur encore tenues par les forces du Fretilin. Mais au bout de deux ans, les vivres étaient épuisés, les gens affamés revinrent dans les basses régions. Les troupes indonésiennes auxquelles ils se rendirent les mirent dans des camps dits de réinstallation. Les sources ecclésiastiques montrent que ces camps ne furent guère mieux que des camps de la mort, tant fut aigu, par la négligence délibérée des Indonésiens, le manque de vivres, de soins médicaux et de médicaments. L'entrée du pays fut interdite à tous les étrangers, même aux missions d'assistance humanitaire, et la plus grande partie des aliments, vêtements, etc. envoyés à Timor oriental par la Croix-Rouge et les autres organisations charitables étrangères tombèrent aux mains des troupes indonésiennes, qui les consommèrent ou les mirent en vente dans les boutiques. Des photos sorties en contrebande de Timor à cette époque montrent que la famine qui y sévit alors fut aussi terrible que celle du Biafra. Quant à la destruction des familles, le gouvernement de Timor oriental rapporta lui-même en 1978 que la guerre laissait 20 000 orphelins et 11 000 enfants abandonnés.
En 1980, le nombre des Timorais de l'Est exécutés ou morts de faim depuis décembre 1975 dépassait largement 150 000. Les statistiques officielles parlent d'elles-mêmes. Selon le dernier recensement organisé par l'Eglise catholique en 1974, la population de Timor oriental atteignait environ 680 000. En 1980, le recensement des Indonésiens ne dénombra que 555 350 personnes dans le territoire, ce qui implique une baisse fantastique d'environ 125 000. L'Indonésie, tout en admettant que beaucoup de civils, surtout des femmes et des enfants, avaient péri pendant la "pacification" en 1975 et 1976, a prétendu, chose insoutenable, que le recensement de l'Eglise dans le passé était inexact et qu'en 1975, la population de Timor oriental était de beaucoup inférieure à 600 000. L'ampleur de l'exode de réfugiés à Timor occidental et à l'étranger a également été exagérée. Mais si l'on observe que le premier recensement indonésien a inclus plus de 40 000 militaires ou civils d'Indonésie et si l'on pense aux assassinats qui n'ont pas cessé d'être commis depuis 1980, la thèse des Timorais commence à sonner vrai quand ils affirment avoir aujourd'hui perdu le tiers de leur population. De toute façon, même le chiffre le plus bas des Indonésiens - 50 000 Timorais morts en 1977 - serait proprement scandaleux.
Une Eglise de la solidarité
Lorsque Mgr Ribeiro rentra le coeur brisé au Portugal en 1977, il fut remplacé par un Timorais, Mgr Martinho da Costa Lopes. Bien qu'il fût évêque, le nouveau prélat mis à la tête de l'Eglise locale ne reçut du Vatican que le titre d'administrateur apostolique. En l'excluant ainsi de la Conférence épiscopale d'Indonésie et en le rendant directement responsable devant le Saint-Siège, le Vatican pouvait soutenir la revendication de Timor oriental à l'autodétermination. L'Eglise catholique devint de la sorte l'institution la plus libre du pays et le point de ralliement naturel de sa population. Mgr da Costa Lopes se révéla un défenseur courageux de son troupeau et ses protestations répétées auprès des autorités indonésiennes firent de lui la cible des calomnies et des intimidations officielles. Quant aux milliers de combattants de la liberté sur les montagnes qui faisaient partie de ses ouailles, Dom Martinho savait bien qu'ils n'étaient pas communistes. Il dira dans une interview de 1983: "Le Fretilin est le seul groupe qui se bat pour le peuple, c'est ce qui lui vaut la sympathie de toute la population".
En 1981, Mgr da Costa Lopes protesta vigoureusement auprès du président Suharto à la suite de l'opération "Sécurité". En avril de cette année-là, toutes les entreprises et toutes les écoles de la province furent fermées pendant plusieurs jours, 50 000 hommes et enfants furent enrôlés pour marcher par groupes de douze devant les troupes indonésiennes dans les zones tenues par le Fretilin. En s'abritant ainsi derrière ce qu'ils appelaient "un rempart de jambes", les Indonésiens empêchaient les guérilleros de les attaquer. Ils commirent beaucoup d'atrocités contre les femmes et les enfants qu'ils surprenaient dans les villages Fretilin. Traumatisés, les enrôlés de force racontèrent à Dom Martinho des scènes horribles : les femmes enceintes éventrées, les bébés saisis par les pieds et écrasés contre les arbres ou les rochers... L'intervention de l'évêque mit Suharto en furie et le Vatican reçut des menaces voilées. La tension diplomatique culmina avec la démission forcée de Mgr da Costa Lopes l'année suivante. L'opposition catholique à l'occupation tomba, cependant que plus de 600 personnes disparaissaient purement et simplement dans la seule ville de Dili entre août et décembre. Leurs familles en détresse furent informées qu'elles avaient été envoyées à Bali, mais aucune de ces personnes n'a jamais été revue.
Il faut reconnaître que depuis son annexion de Timor oriental, l'Indonésie y a dépensé beaucoup d'argent, développé l'agriculture et l'industrie, amélioré les routes, les communications, les équipements éducatifs et médicaux. Depuis qu'a été introduite l'instruction publique indonésienne, le taux d'analphabétisme est tombé de 92% en 1975 à 20%. Mais les nationalistes farouches objectent que ces progrès ont été réalisés dans l'intérêt de l'armée et des colons d'Indonésie. Et il est certain que, pour le commun peuple, ces bénéfices matériels ne compensent ni la terreur de l'invasion ni l'atmosphère d'Etat policier dans laquelle il doit vivre. Même l'actuel gouverneur de Timor oriental, le fondateur de l'UDT, Mario Viegas Carrascalao, a admis au début de 1991, au cours de discussions avec M. Garrie Gibson, parlementaire australien en visite, que "ses efforts pour reconstituer le tissu économique et social de Timor oriental sont défaits au fur et à mesure par la répression brutale de l'armée indonésienne".
La terrible police secrète indonésienne, déçue par l'échec de l'opération "Sourire", nouvelle politique de conquête des coeurs, revint bientôt à ses méthodes terroristes. Rien naturellement ne freina ses activités dans une province fermée aux étrangers jusqu'en 1989. Les bulletins de l'Eglise missionnaire confirment le fait d'une recrudescence des tourments infligés aux civils de Timor oriental à la fin des années 1980. Selon ces rapports, dans les zones pro-Fretilin, l'armée a été particulièrement experte à exploiter les femmes pour ébranler la résolution nationaliste des hommes. D'après le récit d'un prêtre de paroisse en exil, des soldats pénètrent dans les maisons pendant la nuit, demandent à voir telle femme, qui n'a même pas de relation avec le Fretilin, l'emmènent en jeep et la ramènent quelques heures plus tard à sa famille, affreusement battue. Il est rare que des raisons soient données pour ces violences arbitraires. Les femmes dont le mari est enfermé à la prison locale pour des activités pro-indépendantistes sont forcées à prendre des poses compromettantes ou obscènes avec d'autres hommes et photographiées. Les photos sont ensuite envoyées à leur mari, qui subit une forme de torture psychologique. Les familles de personnes disparues ont reçu quelquefois des demandes anonymes de rançon, qu'elles n'avaient aucune chance de pouvoir payer. Et les prêtres qui osaient protester contre de tels outrages furent couramment battus et torturés pendant d'interminables et éprouvants interrogatoires.
Un miracle de la grâce
Le sang des martyrs peut être une semence de chrétiens, mais il est également vrai que le travail d'évangélisation progresse d'autant mieux quand l'Eglise s'identifie avec les justes aspirations et surtout avec les souffrances des peuples. Il n'est que de comparer le relatif succès de l'Eglise de la solidarité en Irlande, en Pologne, en Ukraine occidentale, avec son relatif échec dans des pays comme l'Autriche, la Hongrie et la Bohême, où elle s'aligna sur un pouvoir séculier pseudo-catholique et oppressif. A Timor, l'Eglise catholique a fait si peu de progrès avant 1950 parce qu'elle s'était identifiée à un pouvoir étranger peu soucieux des intérêts vitaux du pays. En 1975, trente pour cent seulement de la population était baptisée. Sous la direction de Mgr da Costa Lopes et de son successeur, un jeune salésien, Mgr Carlos Filipe Ximenes Belo, au moins quatre-vingt-dix pour cent de la population indigène pratiquait ouvertement la foi catholique en 1990. On peut admettre que cet apparent miracle d'un triplement des baptisés tient en partie à l'habitude des Indonésiens de ficher comme communiste et ennemi public quiconque ne professe pas l'une des cinq religions reconnues par l'Etat. Mais le taux élevé de fréquentation des églises dans les nouveaux districts chrétiens manifeste un engagement sérieux et sincère. Que les conversions en masse n'aient pas seulement été des gestes politiques dans le climat capiteux d'une théologie de la libération, cela ressort aussi de la nature extrordinairement conservatrice de l'Eglise de Timor oriental. Il n'y a aucun trait commun entre le diocèse de Dili, d'une orthodoxie remarquable de croyance et de pratique, et les communautés de base radicales des Philippines ou d'Amérique latine. Aujourd'hui encore, un prêtre ne peut avoir quelque influence sur la société maubère s'il n'apparaît attaché avant tout à ses fonctions sacrées et s'il n'évite avec soin de cultiver l'image séculière qui tend aujourd'hui à caractériser ailleurs le clergé catholique. C'est pourquoi, à Timor oriental, prêtres et religieuses portent le costume religieux, on enseigne le catéchisme traditionnel, le peuple est formé à une attitude de piété à l'église, on ne connaît ni ne désire des nouveautés comme la communion dans la main, les ministres laïcs de l'eucharistie ou les absolutions générales. Le clergé place très haut la barre des préceptes. Et le Timorais moyen sait aussi que la seule institution vraiment soucieuse de son bien-être matériel, moral et religieux, championne de ses droits, est l'Eglise catholique, foyer de l'identité nationale (c'est aussi une Eglise qui prend soin aujourd'hui de 40 000 orphelins). Lorsque la statue de Notre-Dame de Fatima fit le tour de la province pendant l'année sainte de 1983, l'enthousiasme du peuple fut extraordinaire et le taux des conversions atteignit des sommets. Pourtant, avec ses vingt-trois paroisses, le diocèse de Dili manque désespérément de prêtres. Ils étaient 50 en 1991, seulement six de plus qu'en 1974 quand la popula tion catholique était bien moindre. Le nombre des religieuses du diocèse est tombé de 49 à 45. Il y a toutefois à présent 1 011 catéchistes actifs dans le diocèse, contre 37 avant l'invasion.
Le "problème chrétien" à Timor Timur
Bien que le gouvernement indonésien de tendance laïque soit inspiré par le pragmatisme politique plutôt que par des préjugés religieux, il a assisté avec consternation à la christianisation progressive de Timor oriental où la foi catholique et le nationalisme maubère marchent désormais la main dans la main. De ce fait, pour arriver à ses fins, le gouvernement n'a pas hésité à exploiter le fondamentalisme islamique qu'officiellement il condamne. Le traitement impitoyable des Timorais par l'Indonésie doit se mesurer en regard de la forte proportion de Javanais musulmans pratiquants dans les forces armées indonésiennes et de l'énorme influence de la hiérarchie militaire sur la politique du gouvernement. Dans toute la province, les offices religieux catholiques se déroulent sous une sévère surveillance militaire et il n'est pas rare de voir des soldats armés de mitrailleuses debout au fond des églises. Des rassemblements catholiques sont souvent attaqués, des gens en prière sont roués de coups comme ceux qui assistaient à la messe de jubilé du 4 septembre 1990.
En dehors des menaces et des accès de violence d'une armée occupante exaspérée, le gouvernement a essayé de traiter le problème chrétien de sa vingt-septième province rebelle par des moyens plus pacifiques. Par exemple par la "transmigration", en encourageant des Indonésiens musulmans à venir s'établir dans le territoire et en construisant des mosquées aux frais des contribuables partout où était construite une nouvelle église ou chapelle catholique. Aujourd'hui, dix pour cent de la population de Timor Timur (environ 100 000) et vingt pour cent des habitants de Dili sont des Indonésiens musulmans, qui contrôlent les affaires et l'administration et qui forment la nouvelle élite sociale de la province. "Il en arrive à chaque bateau, déplorait Mgr Belo; dans dix ans, si les choses continuent ainsi, Dili aura cessé d'être une ville timoraise". Les "transmigrants" non timorais bénéficient d'un traitement préférentiel dans les bureaux de l'administration et les hôpitaux, tandis que les Timorais de naissance souffrent d'une discrimination qui décourage la plupart d'entre eux d'essayer de profiter des services sociaux qui existent ou de postuler pour de meilleurs emplois. Le gouverneur Carrascalao s'est lui-même plaint devant des visiteurs étrangers qu'il y a peu d'espoir d'un emploi au pays pour les diplômés des meilleurs établissements scolaires de la province.
L'Indonésie a également sévèrement limité l'entrée des missionnaires étrangers dans le pays. Dans les écoles fréquentées par des enfants catholiques, la plupart des maîtres sont des Indonésiens musulmans, et la seule langue autorisée est la langue nationale indonésienne. Tous les écoliers sont endoctrinés selon les cinq principes du nationalisme indonésien (Pancasila) et dans la société en général, ceux qui se souviennent du portugais sont fortement dissuadés de le parler, quelquefois sous la menace de punitions. Mais ces politiques se heurtent à une forte résistance passive et, à la vérité, les tentatives pour attirer par la séduction les Timorais semi-catholiques des campagnes dans les bras de l'islam ont été un échec. Quand les Indonésiens, racontent des missionnaires, disent à un homme jamais sorti de sa tribu qu'il aura le droit, comme musulman, d'avoir plusieurs femmes, l'homme est d'abord intéressé. Mais il ne veut plus rien entendre quand il apprend que les musulmans n'ont pas le droit de manger du porc, le plat favori des Maubères.
L'Eglise a réagi à l'indonésianisation en enseignant le portugais dans des cours extrascolaires et elle a d'abord conservé le portugais comme sa langue officielle. En 1981, quand le gouvernement a voulu forcer le diocèse à remplacer le portugais par l'indonésien dans les services religieux, Mgr da Costa Lopes obtint de Rome la permission d'utiliser le tetum dans la liturgie. En 1985, une réunion des prêtres a constaté avec tristesse que la tentative d'indonésianiser le peuple timorais était un lent assassinat de sa culture: "Tuer la culture, c'est tuer le peuple". De son côté, le peuple a réagi en approfondissant sa foi catholique, et aussi en ayant des familles nombreuses avec une moyenne de dix enfants par famille. Le but a été double : retarder la transmigration, compenser les pertes de population des années 70 et du début des années 80.
Une lutte solitaire
Aujourd'hui, les prêtres qui collaborent avec les autorités, des Indonésiens surtout, sont une petite minorité et, jusqu'aux tragiques événements de novembre 1991, Dom Carlos Belo et la majorité du clergé qui lui est fidèle ont souvent critiqué l'attitude hésitante qu'ils perçoivent à Rome à l'égard de la condition des Maubères. En juillet 1981, le clergé catholique de Timor oriental a publié le texte suivant:
"Nous ne comprenons pas pourquoi l'Eglise d'Indonésie et l'ensemble de l'Eglise romaine n'ont pas encore à ce jour affirmé leur solidarité avec l'Eglise de Timor oriental, avec ses fidèles et ses religieux. Ce fut peut-être pour nous le coup le plus dur. Ce silence, qui semblait admettre que nous allions mourir abandonnés, nous a plongés dans la stupeur."
Il faut ajouter à leur crédit que les évêques d'Indonésie ont surmonté leur première hésitation et ont parlé, et qu'en prenant pour eux-mêmes des risques considérables, ils ont condamné les atrocités et les violations des droits de l'homme à Timor oriental dans un communiqué de 1983.
Le Vatican a toutefois montré moins de compassion. En mars 1989, Mgr Belo écrivit au Secrétariat général des Nations-Unies pour demander un référendum d'autodétermination à Timor oriental. Le pro-nonce apostolique à Jakarta, Mgr Francesco Canalini, rejeta aussitôt sa lettre, en disant que le Vatican ne pouvait pas être d'accord avec son contenu. Et cela, en dépit du fait que le primat d'Indonésie, Mgr Soekoto, soutenait publiquement l'objectif de Mgr Belo. Le clergé timorais éprouva aussi des sentiments mêlés après la visite à Dili du pape Jean-Paul II, en octobre 1989, au cours de sa tournée en Indonésie. Son geste pouvait être interprété, et il le fut, comme une acceptation de l'annexion de Timor oriental par l'Indonésie. Un communiqué préalable d'un porte-parole du Vatican, selon lequel "les relations du Saint-Siège avec l'Indonésie ne sauraient être mises en danger à cause de quelques centaines de milliers de catholiques à Timor", fit peu pour rassurer les esprits.
A la messe papale en plein air, au milieu de posters géants du président Suharto et du pape, côte à côte, les chrétiens timorais brandissaient des croix et les photographies de leurs chers tués ou disparus. Le fait que le pape ait accepté, à la demande des Indonésiens, de parler en anglais plutôt qu'en portugais - qu'il connaît - suscita aussi des commentaires défavorables. Mais quand le Pape, dans son homélie, appela les Timorais à se réconcilier avec leurs maîtres, la déception tourna en démonstration pour l'indépendance, aussitôt sanctionnée par une pluie de coups distribués par les policiers en civil répartis dans l'assistance. A l'évidence, le Saint-Père se trouva dans une position très délicate, mais ses actions, ou plutôt son manque d'action apparut en contraste total avec sa politique administrative à l'égard du diocèse de Dili.
Cette manifestation publique de mécontentement vis-à-vis du pouvoir indonésien fut suivie d'une recrudescence notable des crimes des militaires contre la population civile. Après une tournée à Timor oriental en mars 1991, le journaliste britannique Hugh O'Shaughnessy rapporta que la torture aux lames de rasoir utilisée après l'invasion était récemment revenue en vogue chez les soldats javanais. Le journaliste apprit également d'un prêtre du diocèse comment une des paroissiennes de celui-ci, une fille de dix-sept ans, fut arrêtée, soumise à un viol collectif et torturée par la garnison locale. Quand sa famille au désespoir retrouva son corps, ses seins et ses organes sexuels coupés étaient fourrés dans sa bouche.
Le massacre de Santa Cruz
L'outrage anticatholique le plus récent, le massacre de Santa Cruz du 12 novembre 1991, a amené Rome et avec lui le monde entier à réévaluer la situation à Timor oriental. Depuis l'occupation illégale de l'ancienne colonie portugaise par l'Indonésie en 1975 et la résolution de 1983 des Nations-Unies en vue d'un règlement de la question de Timor oriental, Lisbonne avait été en négociation avec Jakarta pour qu'une délégation de parlementaires portugais soit autorisée à visiter Timor oriental occupé. Ces négociations avaient traîné jusqu'en septembre 1991, quand l'Indonésie finit par admettre que la délégation portugaise proposée vienne au mois de novembre suivant.
Cependant, le 21 octobre, Mgr Belo annonça à la radio portugaise qu'au cours des préparatifs de la visite, la population timoraise était menacée de féroces représailles par l'armée indonésienne. Cette campagne d'intimidation visait à l'évidence à empêcher les Maubères d'exprimer publiquement leurs doléances contre le pouvoir militaire indonésien et leurs aspirations à l'autodétermination. Clare Dixon, assistante sociale catholique anglaise qui était à l'époque à Timor a raconté :
"En visite dans une ville de province, la communauté de soeurs chez qui je devais passer la nuit me fit remettre un message. Elles me demandaient de ne pas venir à leur couvent ni d'essayer d'entrer en contact avec elles, parce qu'elles avaient trop peur des représailles des soldats si elles étaient vues parlant avec une étrangère. Des prêtres me dirent que leurs tombes étaient prêtes s'ils essayaient d'entrer en contact avec la délégation portugaise."
Kirsty Sword, chercheur australien sur Timor oriental, a rapporté en septembre un incident du même genre dans le village de montagne de Nahareka près de Viqueque, où le bataillon indonésien 406 avait effectivement menacé d'abattre tout Timorais de 10 à 45 ans s'ils faisaient le moindre trouble pendant la visite. Les Portugais, alarmés par de tels développements et découragés par les autres difficultés que Jakarta mettait sur la route de leur délégation, annulèrent leur visite le 24 octobre. De son côté, l'armée indonésienne annonça la fin de l'opération "Sourire" et le début de l'opération "Combat".
Les pires craintes de Mgr Belo furent confirmées le 28 octobre, quand la police indonésienne surgit dans l'église paroissiale de Motael à Dili et tua deux jeunes patriotes timorais qui s'y étaient réfugiés. C'est alors que le 12 novembre, à l'issue d'une messe de souvenir pour une des victimes, Sébastiao Gomes Rangel, les soldats ouvrirent le feu sur une foule de plusieurs milliers de fidèles au cimetière de Santa Cruz, tuèrent plus de cent hommes, femmes et enfants, et en blessèrent environ deux cents autres. Ils enterrèrent immédiatement les victimes dans une fosse commune anonyme. Après le massacre, Dom Carlos abrita 257 étudiants timorais dans sa maison et risqua sa vie en raccompagnant personnellement chez eux les plus effrayés.
Un contingent supplémentaire de 5 000 soldats indonésiens fut dépêché à Timor oriental pour appuyer la force de 25 000 hommes déjà présente pour "maintenir l'ordre". Il s'ensuivit très vite d'autres déchaînements de violence militaire contre les civils dans toute la province, des centaines de Maubères furent arrêtés et "interrogés". Trois jours après le massacre, 80 jeunes habitants de Be-Mussi qui avaient été présents au cimetière de Santa Cruz furent rassemblés et fusillés par des soldats indonésiens. Parmi ces victimes, les femmes furent violées devant les hommes, mises nues et exécutées les yeux bandés. Parmi sept villageois encore tués deux jours plus tard, il y avait un enfant d'un an et un autre de cinq ans. Les jeunes Timorais de l'Est qui étudiaient dans des universités d'Indonésie furent soumis à une étroite surveillance, détenus et torturés. La Conférence épiscopale d'Indonésie chiffra à au moins 90 le nombre des civils maubères qui "disparurent" après le 12 novembre. Pendant des semaines encore, les habitants de Dili furent terrorisés la nuit par les violences de bandes de soldats indonésiens qui avaient quartier libre.
Treize survivants du massacre de Santa Cruz furent détenus afin d'être jugés pour subversion, une charge qui fait normalement encourir la peine de mort en Indonésie. Le général Try Sutrisno, chef des forces armées indonésiennes, n'exprima aucun regret quand les nouvelles du massacre soulevèrent l'indignation internationale. "Dix-neuf personnes seulement sont mortes", affirma-t-il, et il accusa l'Eglise catholique d'avoir provoqué l'incident. "Ces gens méprisables doivent être abattus", dit-il deux jours plus tard à un groupe de gradés militaires à Jakarta. Lorsque le gouvernement promit une enquête, Sutrisno remarqua avec assurance qu'"une fois l'enquête terminée, nous éliminerons tous les éléments séparatistes qui ont gâché la politique du gouvernement". Le retrait par le président Suharto de deux officiers subalternes impliqués dans la tuerie ne fit pas changer d'idée à leurs supérieurs, qui prédirent qu'il y avait peu de chance que les Etats-Unis, qui n'avaient rien fait après le massacre de la place Tian-an-men en 1989 à Pékin, interviennent à Timor oriental.
Le choc du massacre de Santa Cruz ébranla le Saint-Siège et le poussa à une action plus ferme. Le 10 décembre, un diplomate du Vatican, l'archevêque Mgr Giovanni De Andrea, fut envoyé à Timor oriental en signe de soutien à Mgr Ximenes Belo et afin d'aider son Eglise dans la crise. "Nous continuons à mourir en tant que nation", gémit Dom Carlos dans son message de Noël. "Nous vivons dans la peur, pas dans la paix. Nous souffrons, nous haïssons, nous pleurons et nous perdons espoir".
Des esprits qui n'ont pas été brisés
Le courageux évêque de Timor oriental a récemment fait savoir qu'en dépit des menaces répétées dont il est l'objet, il était déterminé à rester à côté de son peuple dans sa juste lutte pour la liberté et qu'il "souffrirait avec joie avec eux". Ce n'était pas de sa part pure rhétorique, car la fin n'est pas encore en vue dans la campagne de l'Indonésie pour détruire les Maubères comme nation. Le gros de la population rurale a été arraché à ses villages traditionnels et placé dans des camps de réinstallation. A Dili et dans les villes, les fouilles maison par maison sont devenus chose régulière. A la campagne les marchés sont interdits, des permis de circuler sont maintenant nécessaires aux Timorais pour se déplacer dans la province. Pendant que les flots de transmigrants indonésiens se déversent sur Timor-Timur, les femmes catholiques qui sont enceintes sont contraintes à l'avortement, d'autres reçoivent par la force des injections du contraceptif Depo-Provera dangereux dans ses effets ou les implants contraceptifs Norplant aussi redoutables. En décembre 1990, l'armée indonésienne ferma à Dili le Liceu San José, dernière école privée de Timor oriental qui offrait un programme d'enseignement en portugais et qui, à cause de cela, s'était vue refuser d'une aide gouvernementale indispensable. Finalement, avec l'introduction en juillet 1991 de la loi agraire indonésienne à la place des anciens règlements fonciers portugais, les paysans maubères qui n'étaient pas encore dans des camps de réinstallation furent privés de leurs terres héréditaires tandis que la position des transmigrants était renforcée. C'est en vain que l'Eglise et le gouverneur Carrascalao ont protesté contre cette "seconde invasion".
La condition présente des ouailles de Mgr Belo : une minorité catholique dans une société largement islamisée, n'est pas différente de celle des Coptes d' Egypte ou des chrétiens de langue araméenne d' Irak. Elle a été résumée il y a quelques mois par un journaliste indien à Dili :
"Au coeur du problème, a-t-il écrit, il y a la politique gouvernementale d'intégration dans l'Indonésie à majorité musulmane d'un territoire de 750 000 personnes qui sont en majorité de peau sombre, passionnément catholiques et dont l'horizon culturel reste du côté du Portugal".
Si le Fretilin et les guérilleros de FALENTIL conduits par Alexandre ("Xanana") Gusmao sont aujourd'hui à Timor oriental une force usée, qui n'est plus en position de libérer le pays du pouvoir indonésien, leur résistance indéfectible a une grande valeur symbolique pour la masse de la population, dont l'esprit n'a pas été brisé. Telle fut l'impression de M. Paddy Kenneally, Australien d'Irlande, vétéran de la deuxième guerre mondiale, qui a de nouveau visité Timor oriental en 1990 :
"A Timor oriental, j'ai vu une population de citoyens de seconde zone, qui ramassaient les miettes que les Indonésiens laissent tomber sur leur passage. Ils sont tenus en sujétion uniquement par la force des armes. Aucun amour pour leurs maîtres, aucun espoir pour eux-mêmes au train où vont les choses. Aucun emploi valable, aucune chance de jamais diriger une affaire. Toute protestation sanctionnée par l'arrestation, les coups et la torture. C'est un peuple qui a peur, mais il y a un grand, un énorme "mais". Ils ne se sont pas rendus dans leur esprit et dans leur coeur. Les hommes qui combattent encore dans les montagnes sont la légende sur laquelle leur résistance future se fondera".
A peu d'exceptions près, les Timorais de l'Est sont unis dans leur souhait de se libérer eux-mêmes de leurs maîtres actuels et de vivre à nouveau en paix. Quelle forme prendra cette autodétermination est pour eux une autre question, secondaire.
Par malheur, les catholiques timorais ne peuvent espérer qu'un faible soutien de la part du gouvernement d'Australie qui considère toujours, dans l'intérêt de ses bonnes relations politico-économiques avec l'Indonésie, que l'annexion territoriale de Timor oriental n'est pas seulement légale, mais irréversible. En outre, Canberra s'est lié les mains en signant avec l'Indonésie un traité sur la recherche pétrolière dans la mer de Timor. La déclaration de Bob Hawke de 1990, que "les grands pays ne peuvent pas envahir leurs petits voisins et s'en tirer à bon compte", s'est vérifiée pour le prospère Koweit, pas pour Timor oriental sans ressources. Et l'Indonésie a maintenu sa menace de couper à la Qantar les voies aériennes au-dessus de son territoire et ses eaux territoriales aux navires australiens. Notre gouvernement n'est pas prêt à faire face aux conséquences économiques qu'auraient ces mesures.
Une fois encore, les yeux du monde sont fixés sur Timor oriental, mais avec le déclin de l'idéologie, notre vision est plus claire que dans le passé. Le cauchemar du peuple maubère, qui dure depuis seize ans, continue et il est difficile de prévoir le résultat qu'auront les pressions portugaises et internationales sur Jakarta. La population de Timor oriental devrait pouvoir compter sur les prières et sur le soutien moral des catholiques australiens, à qui leur religion enseigne que les corps humains sont plus précieux que l'argent et les âmes humaines plus importantes que les idées. Notre première loyauté de chrétiens ne doit aller à aucun allié économique ou idéologique d'un Etat à majorité musulmane d'une brutalité notoire, mais à ces frères et à ces soeurs dans la foi qui souffrent sur le pas de notre porte.
(Traduction EDA, novembre 1992)




