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INDE - LES DALITS ET LEUR LUTTE DE LIBERATION dans la société et dans l'Eglise

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[NDLR. Le P. Felix Wilfred est l'un des théologiens indiens les plus connus à l'étranger. Professeur à l'université de Madras dans le Tamil Nadu, il fait partie de la commission théologique de la Fédération des conférences épiscopales d'Asie. Il est aussi l'auteur de nombreux articles dans les revues théologiques spécialisées.]

Chundur, village inconnu de l'Andra Pradesh, est soudain devenu célèbre après le carnage perpétré par des membres des hautes castes dont furent victimes treize dalits (intouchables) le 6 août 1991 (1). Comme dans des milliers de villages de l'Inde, il y a ségrégation des intouchables dans les écoles, dans les cinémas, les restaurants etc. Dans la salle de cinéma de Chundur les intouchables doivent se contenter des tickets bon marché qui leur permettent de s'asseoir par terre. Seuls, les membres des hautes castes ont le privilège de s'asseoir sur les chaises. Cette réglementation de caste doit être maintenue à tout prix.

Un jour, un jeune dalit du nom de Ravi a osé acheter un billet de classe supérieure et s'asseoir sur une chaise, jambes croisées. Par accident, son pied a touché l'homme de haute caste assis devant lui. C'en était trop pour les "Reddie" de haute caste, et ce fut le début d'une suite d'incidents qui allait se terminer avec le meurtre de sang-froid de treize dalits innocents.

Les exemples d'atrocités commises contre les dalits se multiplient dans un pays où il existe une détermination nouvelle de la part des dalits de ne plus se laisser assujettir par des discriminations et une ségrégation archaïques. Leur lutte de libération et leur soif de dignité et de respect ont provoqué une grande effervescence sociale dans la société indienne. S'il existe encore des gens pour entretenir le mythe d'une Inde qui ne change pas, il est grand temps qu'ils portent leur attention sur la révolution sociale, culturelle et politique qui est en train de se produire en Inde à travers le mouvement dalit.

Dans la première partie de cet article, je me propose de présenter de manière générale l'oppression subie par les dalits, ce qui a été fait par d'autres pour répondre à cette situation et ce que les dalits eux-mêmes font pour se libérer. Dans la deuxième partie je tracerai à grands traits un portrait de la situation des dalits dans l'Eglise.

I - LES DALITS DANS LA SOCIETE INDIENNE

La nature de l'oppression dont souffrent les dalits

"Dalit" est le nom relativement récent que se sont donné les 150 millions des pauvres parmi les pauvres de l'Inde. "Dalit" signifie "les opprimés", "les brisés". Ce sont ceux qui depuis des siècles étaient appelés "intouchables" ou "panchamas", "pariahs" etc. A l'époque moderne, Gandhi les avait appelés "harijans" (enfants de Dieu) (2). Ils refusent toutes ces appellations qui leur ont été données par d'autres et veulent se définir aujourd'hui comme un peuple opprimé et brisé parce que c'est la réalité qu'ils vivent depuis des siècles jusqu'à nos jours.

Dans le passé, les dalits n'ont jamais été un groupe homogène. Ils appartenaient à divers sous-groupes dispersés à travers le pays. Ils ont toujours eu en commun la souffrance de la pauvreté extrême, la misère et la saleté et surtout leur expérience de l'ostracisme social qui les a amenés à se forger une identité commune de "dalits".

Quatre-vingt pour cent environ des dalits vivent dans des villages et les autres dans les bidonvilles des villes indiennes en pleine croissance. Economiquement, ils appartiennent aux couches les plus basses de la société. Si 40% environ de la société indienne vivent en dessous du seuil de la pauvreté, 80% de la population dalit appartiennent à cette catégorie. Dans les villages, la très grande majorité d'entre eux sont des ouvriers agricoles sans terre, exploités sans scrupule par les castes de propriétaires terriens et les classes sociales qui les maintiennent dans le servage. Dans les villes ils luttent pour leur survie dans les bidonvilles et sur les trottoirs au milieu de toutes sortes d'embûches placées sur leur chemin. Nous ne pouvons pas oublier que les images de bidonvilles indiens montrées par les médias occidentaux, images de ceux qui naissent, vivent et meurent sur les trottoirs et les chemins de traverse, sont en fait des images de dalits.

Hors-castes et intouchables

Il est important de porter brièvement notre attention sur l'inhumanité à laquelle les dalits sont soumis. Le pire est la prescription d'intouchabilité à partir des principes de pureté et de souillure. Cette exclusion sociale est à la racine de toutes sortes de discriminations qu'ils subissent dans la vie quotidienne. Ils sont en dehors de la hiérarchie religieuse hindoue des castes. Ils n'ont pas de place dans l'ordre traditionnel de la société qui est constitué des quatre varnas ou ensembles de castes : les brahmines, les kshatryas, les vaisayas et les shudras. Les dalits sont en vérité hors-castes.

Traditionnellement, les dalits ont été forcés de vivre en dehors du village et le territoire sur lequel ils construisent leurs habitations est appelé avec mépris "cheriIls vivent dans des huttes ou des baraques et s'occupent aux travaux considérés comme les plus humbles et les plus impurs, tels que le tri des ordures, le nettoyage des excréments humains ou des carcasses d'animaux etc. Depuis toujours on leur interdit de tirer de l'eau dans les puits du village, d'entrer dans les temples, de porter des sandales dans les rues où habitent des membres de haute caste etc. Les dalits sont les impurs dont la présence et même l'entrée dans le champ de vision sont considérées comme polluantes.

Des non-personnes

Bref, les dalits sont en vérité des non-personnes dans la société, sans position, sans pouvoir, et subissant continuellement toutes sortes d'humiliations. En dépit d'un grand nombre de transformations dans la société indienne, il y a eu relativement peu de changements dans la condition des intouchables. La moindre résistance opposée par les dalits provoque des représailles brutales de la part des hautes castes. On ne compte plus les crimes haineux contre les dalits - meurtres, viols, incendies de huttes, empoisonnements de puits etc.. Il arrive souvent que, quand ils sont attaqués, tués ou que leurs femmes sont violées et leurs huttes incendiées, ils n'aient pas suffisamment de protection politique pour résister à de telles atrocités ou les moyens de faire entendre leurs griefs parce que les tribunaux et les forces de police sont pleins de fonctionnaires appartenant aux hautes castes.

Les circonstances ont maintenant changé mais les discriminations traditionnelles ont survécu tout en subissant des transformations. L'ostracisme social et la ségrégation ont pris de nouvelles formes et de nouvelles expressions. Des statuts et des positions nouvellement acquises, le développement économique, le progrès de l'éducation moderne, rien de tout cela ne semble avoir porté un coup fatal au stigmate de l'intouchabilité hérité de par une basse extraction. Une illustration de cette situation des dalits est dans le fait que quand le ministre Jagjivan Ram, un intouchable et l'une des figures politiques les plus connues de l'Inde, a visité l'université hindoue de Bénarés pour y inaugurer une statue, les étudiants ont purifié la statue avec de l'eau du Gange après son départ. Ceci est sans doute un cas extrême. Il dévoile néanmoins des attitudes profondes et durables des membres des hautes castes à l'encontre des dalits.

Le système judiciaire hindou traditionnel était très partial en ce qui concerne les dalits et ne leur reconnaissait aucun droit qu'ils puissent revendiquer. Le Manudharmasastra, code pénal hindou traditionnel, affirme par exemple : "La mise à mort d'un shudra (la caste la plus basse de la hiérarchie) par un brahmane équivaut à la mise à mort d'un chat, d'une mangouste, d'un geai, d'une grenouille, d'un lézard, d'un hibou ou d'un corbeau" (3). Si c'est là le sort réservé aux shudra, on peut facilement imaginer celui des dalits qui sont hors-castes.

La pauvreté et l'oppression dont souffrent les dalits deviennent d'autant plus terribles que la structure psychologique des individus en a été profondément affectée. Leur âme est blessée et humiliée. Les images, les valeurs, les attitudes, les représentations du monde que les dalits véhiculent leur ont été imposées par les hautes castes et ils les ont intériorisées. Cet "ennemi de l'intérieurpour citer le titre d'un livre d'Ashis Nandy, rend leur libération encore plus difficile. Sur le plan de l'éducation ils restent très attardés et 83% des dalits sont analphabètes : ceci s'ajoute à l'image négative qu'ils se renvoient et à leur manque de confiance en eux-mêmes.

Bref, le sentiment d'impuissance économique, sociale, culturelle est une caractéristique des dalits qui perçoivent leur situation dans la société indienne comme étant pire que celle des animaux, si bien qu'un de leurs poètes a pu dire qu'"un dalit prie Dieu du fond de son coeur : fais de moi une bête ou un oiseau mais non un 'mahar' (intouchable)" (4).

La situation des dalits ne peut pas être simplement imputée à une stratification sociale particulièrement forte. Leur position dans la société est inextricablement liée à la légitimation religieuse de l'ordre social élaborée par les brahmanes dans les lois de Manu. Dans cet ordre des choses la société est fondamentalement constituée par le "principe hiérarchique" selon lequel les divers groupes humains se situent plus ou moins haut ou plus ou moins bas et sont plus ou moins purs ou impurs (5). Ce qui rend la souffrance des dalits insoutenable est l'identification de cet ordre social inégalitaire à un ordre naturel des choses.

L'option pour les dalits

Les réactions à cette souffrance des dalits n'ont pas manqué et sont venues de divers côtés. Ces options pour les dalits sont diffèrentes des options que les dalits ont prises pour eux-mêmes. Nous allons d'abord analyser quelles sont les options prises par d'autres en faveur des dalits.

1- Intégration. Si l'ordre social hindou millénaire a relégué les dalits à une existence d'ignominie, des efforts réformistes ont pourtant essayé de les intégrer dans l'ensemble hindou en réinterprétant les principes de celui-ci. Des efforts ont été faits particulièrement par le Arya Samaj au XIXe siècle pour combattre l'inégalité des castes. L'intouchabilité était vue comme une aberration ou une déviation de l'hindouisme authentique et de la vision védique de la société. Du point de vue historique, les efforts des mouvements réformistes pour donner une place à l'intouchabilité à l'intérieur de l'hindouisme ont été aussi une stratégie pragmatique pour arrêter l'exode massif des dalits hors de l'hindouisme.

Symbolique de cette approche réformiste et intégrationniste fut le nouveau nom de Harijan (enfants de Dieu) donné par Gandhi aux intouchables. L'intention était d'élever leur statut social et de leur donner conscience d'une nouvelle identité. Pour beaucoup d'hommes comme Gandhi, opter pour les pauvres signifiait la reconnaissance et l'acceptation des intouchables comme partie intégrale de la société hindoue. Malheureusement, cette option - bien intentionnée - n'a pas touché au varnashramadharna, structure en castes profondément enracinée et acceptée comme ordre social fondamental.

2- Sanskratization. La sanskratization est un autre chemin emprunté pour se débarrasser du stigmate de l'intouchabilité. Selon M.N. Srinivas, sociologue indien connu et inventeur de la formule, "la sanskratization est le processus par lequel une basse caste hindoue, ou une ethnie, ou un autre groupe peuvent changer leurs coutumes, leurs rituels, leur idéologie et leur mode de vie pour entrer dans une catégorie plus haute et souvent dans une caste 'née deux fois'. Généralement, de tels changements sont suivis par la revendication d'une position plus élevée dans la hiérarchie des castes que celle qui est traditionnellement concédée par la communauté locale au groupe demandeur" (6).

La sanskratization n'est pas une démarche spontanée et libre faite par les intouchables ou les basses castes, mais un processus influencé de l'extérieur. Les valeurs et les modes de vie des hautes castes sont projetés comme des idéaux et c'est en s'y conformant, pense-t-on, que les intouchables pourraient obtenir un statut plus élevé. Ce n'est guère plus qu'une variation à l'intérieur des murs de la prison des castes. C'est une aliénation de l'être authentique des dalits et elle ne peut les amener qu'à assumer une fausse identité.

3- Moyens offerts par la loi et remèdes économiques. L'option pour les pauvres a trouvé une certaine traduction dans des mesures législatives et économiques prises en faveur des dalits. L'article 17 de la constitution indienne a aboli l'intouchabilité. Il y a eu ensuite d'autres actes législatifs tels que celui de 1955 amendé en 1976 qui a rendu punissables les crimes en rapport avec l'intouchabilité. Mais tous ceux qui connaissent un peu la situation de l'Inde savent que la simple application des lois ne provoque pas un changement social. Les lois qui ont aboli l'intouchabilité sont restées largement inopérantes dans les faits.

L'ensemble du système juridique et politique moderne n'a pas été efficace. En dépit d'une législation très stricte contre l'intouchabilité, la discrimination sociale s'est perpétuée. En ce qui concerne le système politique, on aurait tort d'imaginer la politique et la démocratie en Inde en termes d'individus et de leurs droits. En Inde la mobilisation politique se fait par la caste qui en est le moteur principal.

Quand le système politique et juridique moderne a été introduit, on pouvait espérer que les castes disparaîtraient à terme. Mais la réalité aujourd'hui est que les castes ont tourné le système à leur propre avantage. Ceci démontre l'extraordinaire résistance des castes à travers les siècles, leur habileté à évoluer et à assimiler les situations nouvelles. La commission Mandal, établie par le gouvernement indien pour étudier le problème des basses classes et proposer des solutions, pouvait ainsi observer dans son rapport rédigé en 1990 :

"Les castes ont traversé les âges grâce à leur résistance : comme le chat du proverbe, elles ont neuf vies. En fait, aucune organisation sociale ne peut survivre longtemps si elle ne s'adapte pas aux changements dans la société et si elle n'est pas capable d'offrir des solutions efficaces aux problèmes de l'époque. C'est cette résistance fondamentale qui a rendu le système des castes capable de survivre aux défis posés dans le passé par le bouddhisme, par l'islam, par le choc culturel provoqué par les Britanniques, par les croisades de Gandhi, Ambedkar et Lohia" (7).

Plus efficaces cependant ont été quelques-unes des mesures prises pour atténuer la misère économique des dalits. Dans la société indienne traditionnelle, alors même qu'il y avait discrimination de caste, il y avait aussi dans la vie quotidienne une réelle interdépendance des diverses castes. Les intouchables dépendaient des hautes castes et des castes de propriétaires terriens mais celles-ci à leur tour avaient besoin des intouchables et de leurs services. Il y avait donc une sorte d'arrangement économique sur la base d'intérêts mutuels.

Avec l'introduction des politiques et des systèmes amenés par le colonialisme, cette interdépendance a été désarticulée. Le résultat en a été que la condition économique des intouchables est devenue insupportable. Dans la course moderne au développement, les dalits, socialement inaptes, sont devenus des partenaires inégaux. Par conséquent, une politique d'option préférentielle a été suivie en leur faveur pour faire en sorte qu'un certain pourcentage des postes administratifs des services publics leur soient réservés. Dans une société inégalitaire, il n'est pas suffisant de reconnaître le principe général de l'égalité des droits. Une justice sociale effective ne peut se réaliser que par une protection discriminatoire ou par une option préférentielle pour ceux qui sont sans pouvoir. C'est une modeste étape vers un rééquilibrage du pouvoir, particulièrement dans une société hiérarchique.

4- Le chemin marxiste. Le marxisme a été une autre manière d'opter pour les pauvres. Il a porté un sens plus aigu de la justice vis-à-vis des intouchables de l'Inde, et ses analyses ont démasqué plusieurs aspects de l'oppression à laquelle les dalits ont été assujettis. Malheureusement, la tendance a été d'interpréter les castes en termes de classes selon la tradition marxiste depuis Marx lui-même. L'analyse de la société indienne par Marx était basée sur l'image coloniale britannique d'une société indienne statique. La société indienne et son système de castes étaient approchés à travers le schéma théorique préconçu des classes occidentales. L'interprétation marxiste ne pouvait donc pas prendre en compte le groupe le plus pauvre de l'Inde, à savoir les dalits.

La dynamique des castes n'étant pas prise en compte dans l'analyse marxiste, la spécificité de la formation ou de la configuration des castes en Inde n'a pas reçu l'attention méritée. Si l'on ne se réfère pas au principe de la caste, on ne peut pas expliquer la formation des classes en Inde. Une analyse en termes de processus économiques ne pouvait pas rendre compte d'un groupe de pauvres - les dalits - dont la pauvreté était inextricablement liée à l'exclusion sociale et à l'intouchabilité dans un système gouverné par l'idée de caste. De plus, les marxistes ont plutôt concentré leur attention sur la classe ouvrière industrielle des villes et se sont trouvés en terrain inconnu avec les dalits qui sont pour la plupart des ruraux pauvres et appartiennent à un secteur non organisé. Tout ceci est confirmé par l'expérience. En fait, des essais d'organiser les dalits sur la base de la classe n'ont donné aucun résultat appréciable.

Les options des dalits eux-mêmes

L'impuissance des diverses solutions à résoudre leur problème a amené l'émergence des mouvements dalits. Ces mouvements essayent d'emprunter de nouveaux chemins. Personne ne peut comprendre les souffrances et les humiliations des dalits aussi bien qu'eux-mêmes. Pour les dalits il s'agit avant tout et surtout de leur dignité, du respect qui leur est dû et de leur identité.

Les dalits ne se font plus d'illusions sur quelques-unes des options faites en leur faveur. Quelques autres leur semblent trop limitées et incapables de les amener à la libération totale et permanente de leur asservissement social et économique. Par conséquent, aujourd'hui, les dalits veulent faire leurs propres choix dans les luttes et la recherche de leur libération. Leurs options sont de nature radicale et s'enracinent dans l'histoire de leur lutte de libération.

1- Conversion: De la profondeur des âmes humiliées et opprimées des dalits ont surgi des protestations contre l'ordre religieux existant. C'est ce système religieux qui a consacré et renforcé leur esclavage. De nombreux groupes de dalits, déçus par un ordre religieux oppressif, ont rejeté l'hindouisme et sont passés à d'autres traditions religieuses qui promettaient, au moins en théorie, davantage d'égalité et de dignité humaine. Des conversions massives à l'islam, au sikhisme et au christianisme ont ainsi pris place, particulièrement au cours du XIXè siècle. Un événement très significatif a été, dans les années 50, les conversions en masse au bouddhisme, dirigées par Ambedkar, leader incontesté des dalits.

Ce qu'il faut noter c'est que ces conversions ne se sont pas produites pour un bénéfice économique. Elles étaient une recherche de dignité humaine, de respect et d'égalité. Elles étaient une forme de protestation et une recherche de nouvelle identité. Comme le remarque Forrester, "il ne faut jamais négliger le fait qu'un mouvement de conversion reflète une sorte de crise d'identité de groupe dans lequel le groupe passe d'un rejet négatif de sa dégradante position dans l'hindouisme à l'affirmation positive d'une nouvelle identité sociale et religieuse8). Cette option des pauvres impliquait aussi de se délivrer du pouvoir des propriétaires terriens et d'autres qui se sentaient défiés et menacés par la nouvelle identité que les dalits se forgeaient.

L'option des dalits est dans la ligne de la tradition indienne de dissidence, inaugurée par Gautama Bouddha contre l'hégémonie des brahmanes fondée sur l'idéologie des castes, peut-être l'idéologie la plus durable que le monde ait connue. Le sophisme religieux des brahmanes et les subtilités à travers lesquelles humiliations et injustices étaient imposées aux populations de basse extraction firent prendre au Bouddha l'option radicale de la négation de Dieu et de l'âme, préparant ainsi le chemin pour un ordre social différent de celui qui était contrôlé par les brahmanes au nom de Dieu et de l'âme.

2- Le mouvement bhakti. Le mouvement bhakti (amour et dévotion) de l'Inde médiévale était une autre option des intouchables et des humbles. Le mouvement affirmait l'égalité de tous devant Dieu et protestait contre les discriminations de caste. C'était une cassure dans l'hindouisme traditionnel effectuée principalement par des personnes de basse caste et des intouchables par désir de libération. En contraste avec la jnana (connaissance) dominée par les brahmanes et les hautes castes, le mouvement bhakti comptait des personnalités de premier plan originaires des basses castes et des intouchables. Malheureusement le potentiel social de ce mouvement fut neutralisé par les brahmanes et les hautes castes. Le mouvement fut finalement récupéré et intégré dans l'hindouisme traditionnel.

3- Le mouvement pour l'identité et le respect. Aujourd'hui les options des dalits ont pour but de construire leur identité en tant que peuple, conscients qu'ils sont qu'à moins de prendre leur vie et leur destinée entre leurs mains par des choix historiques concrets, ils ne pourront jamais atteindre leur objectif de libération. Les options prises par les autres en leur faveur peuvent aider mais ne peuvent pas résoudre leurs problèmes. En effet, beaucoup des options et initiatives prises par les autres en leur faveur sont sous le contrôle de gens de haute caste : ceci est vrai même des idéologies de gauche et des religions comme le christianisme dans lesquelles les dalits espéraient trouver l'égalité. Bien plus, les diverses options faites par les autres en leur faveur ont amené des divisions parmi les dalits sur des bases religieuses et idéologiques par exemple.

Tout ceci indique l'importance du surgissement de la conscience dalit, surgissement opéré par les dalits eux-mêmes, devenus agents actifs. Cette conscience d'une oppression commune subie par les dalits traverse les barrières religieuses, linguistiques et régionales, et font d'eux un seul peuple. Cette prise de conscience dalit, à dynamique autonome, leur a donné le sentiment d'une nouvelle identité, quelque chose que les options des autres en leur faveur ne pouvaient pas leur donner. Ils avaient l'habitude d'avoir honte de révéler leur identité d'intouchables, mais aujourd'hui beaucoup d'entre eux commencent à se sentir fiers de leur identité dalit de peuple opprimé en lutte pour sa libération. La conscience dalit ou la "dalitude" pénètre et inspire tous leurs efforts.

4- Reconstruire la mémoire. L'option des dalits de construire leur conscience est renforcée par la reconstruction de leurs origines historiques de peuple. Les dalits se comprennent comme les premiers habitants de l'Inde forcés à l'humiliation de l'intouchabilité et de l'esclavage par les envahisseurs aryens. Alors que les Aryens installés dans la plaine du Gange bâtissaient la société sur la base des quatre varnas (castes), les peuples du territoire conquis, de peau noire, étaient laissés en dehors de la structure de la société aryenne. La réappropriation de leur identité comme peuple originel de cette terre, confortée par beaucoup d'études historiques, a intensifié la conscience de soi et la dignité des dalits et infusé une nouvelle force dans leur mouvement de libération.

5- Réinterprétation. En rejetant la tradition culturelle et religieuse dominante, les dalits se trouvent à l'aise dans "la petite tradition" oubliée et négligée dont le folklore, les mythes, les contes et les symboles les font vibrer. Elle correspond à leur expérience de peuple opprimé. La religiosité populaire est un moyen important pour les dalits d'affirmer leur identité de peuple. Même les mythes, la littérature épique et les symboles de la tradition dominante sont réinterprétés à partir d'une perspective dalit : c'est une interprétation qui démasque l'idéologie discriminatoire de caste qui y a été introduite par les castes et classes dirigeantes. C'est le cas par exemple avec la réinterprétation par les dalits des récits épiques et classiques immortels du Ramayana et du Mahabharata.

6- Littérature de libération. Cette naissance de la conscience dalit et les options des dalits pour leur libération sont soutenues par une quantité croissante d'oeuvres littéraires dalits. On les trouve en beaucoup de langues régionales de l'Inde. Cette littérature se distingue des modes conceptuels raffinés et de l'expression sophistiquée des classes dominantes et des castes nobles en utilisant un langage rude et vigoureux qui exprime les perceptions viscérales d'un peuple opprimé et exploité. C'est "une sahitya (littérature) par des dalits pour les dalits et qui propose une expression à leur colère contre ceux qui les ont faits dalits" (9).

7- Education et stratégie politique. Les dirigeants dalits sont très conscients de l'importance de l'éducation pour la libération de leur peuple. La plupart des mouvements dalits prêtent donc une attention particulière à la promotion de l'éducation. Ceci fut l'un des soucis majeurs d'Ambedkar, le grand leader dalit, qui gagna de nombreuses batailles juste avant et après l'indépendance. En 1945, il fonda même une organisation appelée "Société pour l'éducation populaire".

L'objectif de libération des dalits ne peut être atteint sans une stratégie politique appropriée. Beaucoup de dalits sont sceptiques sur les partis politiques existants et la possibilité d'une libération des dalits par leur médiation. Bien que le parti du Congrès indien ait été à l'avant-garde de la lutte pour l'indépendance, Ambedkar doutait de sa capacité à rendre justice aux dalits. Il l'appela le "parti des brahmanes et de la bourgeoisie" (10). En 1956, il fonda lui-même un parti appelé "Parti républicain". Malheureusement, à la suite de nombreux conflits internes et d'autres facteurs, le parti ne put jamais se développer.

Une grande partie du travail politique se fait au niveau de la base par les nombreux mouvements dalits locaux. Ces mouvements se soucient d'effectuer une révolution sociale aussi profonde que les changements économiques le sont dans la vie des dalits. Mais, en général, ils sont plus heureux dans le premier que dans le deuxième domaine. Par leur engagement concret sur le terrain, quelques-uns de ces mouvements se sont radicalisés et sont devenus activistes. C'est ainsi que sont apparus à la fin des années 60 et au début des années 70 des mouvements comme les "Panthères dalits" (en référence aux Panthères noires américaines de la même époque), et "Bheem SenaCette radicalisation se poursuit aujourd'hui avec une vigueur renouvelée.

Obstacles et espérances

La lutte des dalits pour davantage d'humanité et leur recherche d'un fondement idéologique approprié ne vont pas sans des difficultés sérieuses (11). A l'encontre de la création d'une identité dalit comme peuple et comme nation se situe le facteur géo-politique. Géographiquement, les dalits ne sont pas concentrés sur un territoire déterminé. Mises à part quelques poches de population ici et là, ils sont un peuple dispersé à travers tout le sous-continent et subdivisé en beaucoup de groupes n'ayant rien d'autre en commun que leur intouchabilité (12). Ils essayent de dépasser ce problème en fédérant les diverses associations et les mouvements locaux de dalits pour consolider ainsi leur pouvoir politique.

Les succès qu'ils ont déjà engrangés dans la reconquête de leur dignité et l'affirmation de leurs droits ont éveillé beaucoup d'espérance chez les dalits. Plus encore, étant un peuple soumis et humilié, ce qu'ils connaissent aujourd'hui de leur passé est ce qui provient des sources des oppresseurs brahmanes. Par conséquent ils font face au défi de reconstruire leur identité à partir de sources rares et partiales (13). En dépassant ces formidables obstacles le mouvement dalit progresse avec vigueur et virulence dans la lutte pour ses droits et dans la construction d'une idéologie proprement dalit qui pourrait soutenir leurs combats.

II - LES DALITS DANS L'EGLISE

C'est sur cet arrière-plan général de réveil des dalits et de leur lutte de libération que nous devons comprendre ce qui se passe dans les Eglises et particulièrement dans l'Eglise catholique indienne. Un mouvement dalit fort est né aussi dans l'Eglise qui est loin d'être débarrassée des discriminations de caste et de la ségrégation qui existent dans la société.

Origine historique du problème

Au XVIe siècle, au début de la période moderne de l'expansion chrétienne en Inde, les missionnaires portugais appliquaient, si l'on peut dire, une méthode "élitiste". Ils étaient impatients de gagner des Indiens de haute caste au christianisme et espéraient que cela aurait un effet "boule de neige" sur le reste de la population du pays. Il s'ensuivit une négligence presque totale des couches plus humbles et plus faibles de la société, spécialement des dalits. Il faut rappeler ici qu'à Goa et d'autres lieux, même après que des membres des plus basses classes se soient tournés vers le christianisme et presque jusqu'au XXe siècle, la pratique existait de n'admettre à la prêtrise que des brahmanes convertis au christianisme.

En dépit des louables efforts d'un missionnaire comme Robert de Nobili (1577-1656) pour adopter la culture indienne, lui-même et d'autres se définissaient comme "brahminaswami" ou prêtres brahmanes en opposition aux "pandaraswami" ou prêtres travaillant parmi les basses castes comme les paravas, pêcheurs de la côte Coramandel en Inde du sud. De Nobili, par exemple, refusait de s'associer aux missionnaires travaillant parmi les basses castes par peur de mettre en danger le travail qu'il accomplissait parmi les brahmanes de Madurai qui maintenaient strictement les habitudes de ségrégation des castes.

La période qui va du XVIe au XIXe siècle fut un temps où le travail des missionnaires dans le sud de l'Inde, particulièrement dans le Tamil Nadu, amena beaucoup de membres des hautes castes à adhérer au christianisme. Cela cimenta encore plus leur identité de caste. Leur nouvelle qualité de chrétiens fut utilisée par ces castes pour améliorer leur sort matériel et leur statut social.

La recherche d'une alternative

Les choses étaient bien différentes en ce qui concerne les dalits. Nous devons nous souvenir que la majorité des conversions de dalits au christianisme eurent lieu au XIXe siècle. Ils entraient dans une Eglise où les groupes de haute caste étaient déjà bien établis. Dire que les dalits sont entrés dans l'Eglise dans l'espoir de bénéficier d'avantages matériels (d'où l'expression méprisante de "chrétiens de riz") est une évaluation par trop superficielle de la situation. Cela ne refléterait pas la complexité des facteurs sociaux et des évolutions qui ont provoqué leur conversion en masse au XIXe siècle.

L'introduction du système britannique et de sa politique économique coloniale a perturbé la société indienne et son économie. Les dalits, le groupe le plus vulnérable, furent les victimes les plus touchées par cette évolution. Comment cela arriva-t-il? Les dalits travaillaient pour des castes supérieures de propriétaires terriens qui, en retour, avaient obligation d'assurer une subsistance correcte aux travailleurs. Le remplacement de ce système d'interdépendance par de nouvelles lois sur la propriété de la terre introduites par les Britanniques a soumis les dalits à toutes les lubies des propriétaires individuels sans que leur travail fût protégé. Mieux encore, les propriétaires terriens revendiquèrent les terres "cheri" où les dalits vivaient. La plupart de ceux qui périrent durant les terribles famines des années 1870 étaient des dalits.

Sans moyens de vivre, de plus en plus opprimés par les hautes castes, ayant perdu leur identité et la protection dont ils jouissaient dans le système économique traditionnel, les dalits cherchèrent désespérément à sortir de cette impasse. Le passage à une autre religion d'orientation idéologique plus égalitaire, comme l'islam, le sikhisme, le christianisme était l'une des alternatives qui leur étaient offertes. De fait, nous trouvons des conversions massives de dalits à cette époque-là dans le Tamil Nadu, au Pendjab et en d'autres districts.

De Charybde en Scylla ?

Comment les dalits furent-ils reçus dans l'Eglise ? Sans aucun doute beaucoup de mesures économiques et sociales furent prises en leur faveur par les missionnaires. C'est également vrai, dans une certaine mesure, pour l'éducation. Mais malheureusement, les dalits ne pouvaient pas se débarrasser de leur marque indélébile d'intouchables même à l'intérieur de l'Eglise. Les hautes castes déjà solidement installées dans l'Eglise frappèrent d'ostracisme les dalits de plusieurs manières, en les assujettissant à beaucoup de pratiques discriminatoires.

Dans les églises qui étaient généralement bâties en forme de croix, les plus hautes castes occupaient la partie centrale et les dalits furent consignés dans les ailes. Les dalits ne pouvaient se présenter à la communion qu'après que les hautes castes aient fini de communier. Il y avait aussi des tables de communion différentes pour les uns et pour les autres. Il existe encore aujourd'hui malheureusement un cimetière à Tiruchirapalli dans le Tamil Nadu où les dalits chrétiens sont enterrés dans une partie de terrain séparée par un mur du terrain utilisé par les hautes castes. Au niveau des communautés et des paroisses, le pouvoir et la direction sont aux mains des hautes castes et cela en dépit du fait que la majorité des chrétiens dans beaucoup de paroisses sont dalits. Dans un pays où les emplois sont rares et donnent lieu à une rude concurrence, la plupart des emplois dans les institutions d'Eglise et les écoles chrétiennes sont occupés par des membres des hautes castes alliés au clergé. Le nombre des emplois occupés par les hautes castes dans les institutions ecclésiales dépasse largement en proportion leur nombre réel.

Vocations sacerdotales et intouchabilité

Il y a d'autres formes de discrimination par lesquelles, de manière tacite, les candidats à la prêtrise n'étaient pas - en dehors de quelques exceptions - recrutés parmi les dalits. Le résultat en est que dans plusieurs diocèses de l'Inde à forte population dalit, celle-ci est administrée par des prêtres de haute caste. Il y avait et il y a encore aujourd'hui une certaine hésitation chez les dirigeants ecclésiastiques à nommer un prêtre dalit dans une communauté ou une paroisse de haute caste. Quelques membres de la hiérarchie ecclésiastique sont ennuyés d'avoir des prêtres dalits et ils semblent ne pas savoir que faire d'eux. Il fut un temps où la plupart des congrégations religieuses n'admettaient pas de dalits comme membres. Même aujourd'hui il semble que cela reste le cas dans quelques-unes des congrégations religieuses féminines et que d'autres témoignent d'une certaine répugnance à admettre des garçons et filles dalits à la vocation religieuse.

Le cas des Eglises protestantes n'est pas très différent. On peut affirmer sans crainte de se tromper que la situation y est pourtant un peu meilleure que dans l'Eglise catholique (14). L'une des raisons en est qu'il y a eu dans les Eglises protestantes une plus grande détermination à lutter contre les discriminations de caste et des efforts plus soutenus pour promouvoir l'égalité. On peut peut-être attribuer cela à l'origine des missionnaires protestants qui venaient des pays de l'Europe du nord plus influencés par la philosophie des lumières et ses valeurs de liberté individuelle, d'égalité et de fraternité.

La question des quotas réservés

Cette question des quotas réservés est un problème politique épineux dans le pays. Elle a une longue histoire derrière elle et a été la cause de la chute du gouvernement dirigé par M. V.P. Singh. Comme je l'ai noté dans la première partie de cet article, les quotas réservés sont la traduction dans les faits de l'article de la constitution qui prévoit que les dalits doivent être activement favorisés quand il s'agit d'admissions dans des écoles très compétitives, d'accès aux emplois administratifs et aux avantages sociaux et médicaux. Depuis toujours, ceci a été très mal accepté par les hautes castes, qui continuent de s'opposer à de tels quotas réservés aux dalits.

A l'heure actuelle, les chrétiens dalits ne bénéficient pas de ces privilèges qui sont accordés à leurs homologues hindous. La raison avancée pour les refuser aux chrétiens dalits est que le christianisme ne connaissant pas de castes, on cesse d'être un dalit quand on devient chrétien. Par ailleurs, les chrétiens dalits ont bénéficié de beaucoup de mesures en leur faveur prises par les missionnaires et leur condition s'est améliorée si on la compare à celle des autres dalits. Pourtant l'expérience et les statistiques montrent une réalité bien différente. Les castes ne sont pas moins bien installées dans l'Eglise que dans le reste de la société. Bien qu'en quelques endroits les dalits aient amélioré leur condition dans les domaines de l'éducation et de l'économie à la suite du travail des missionnaires, la condition de la très grande majorité des chrétiens dalits est la même que celle des dalits non chrétiens.

Nous pouvons voir que les dalits qui sont entrés dans l'Eglise avec un espoir de libération ont été déçus par la pratique de l'Eglise. De plus, ils sont marginalisés par un Etat qui ne leur reconnaît même pas les maigres privilèges accordés aux autres dalits. C'est la raison pour laquelle ils sont "doublement aliénés" pour reprendre le titre d'un livre écrit par un dalit chrétien (15).

Les mouvements de dalits chrétiens

La discrimination qui se perpétue dans les Eglises, particulièrement dans l'Eglise catholique romaine, a provoqué des mouvements qui favorisent une légitime affirmation identitaire des dalits. Ces mouvements, tant locaux que régionaux, se sont radicalisés face à l'indifférence ou à l'opposition des hautes castes dans le clergé et les dirigeants d'Eglise. L'un des mouvements dalits les plus significatifs est le "Mouvement de libération des dalits chrétiens" (MLDC). Comme le dit Anthony Raj, prêtre jésuite dalit actif dans ce mouvement, "nous, dalits, sommes déçus par les autorités ecclésiastiques et leurs attitudes à notre égard. Aujourd'hui nous avons décidé de nous organiser et d'agir contre l'injustice perpétrée à notre encontre à l'intérieur de l'Eglise. Le MLDC fonctionne sur l'hypothèse sociologique que lorsqu'une longue négociation ou un dialogue prolongé ont échoué, la confrontation devient inévitable" (16).

La décennie passée a été caractérisée par une intense activité militante de ces mouvements dalits, plus particulièrement dans le Tamil Nadu. Ces mouvements se sont saisi de cas individuels de discrimination et se sont battus pour que dignité et justice soient rendues aux victimes individuelles ou aux communautés dalits. Les mouvements dalits luttent contre les formes principales de ségrégation et de discrimination dans l'Eglise. Ils se sont saisi de questions comme la représentation des dalits dans les organes de décision des structures de l'Eglise, la répartition équitable des emplois dans les institutions chrétiennes. Ces dernières années, dans le Tamil Nadu par exemple, les dalits ont beaucoup manifesté pour obtenir un évêque dalit. Leur revendication semble avoir été entendue puisqu'un évêque dalit a été nommé dans le diocèse de Vellore (17).

Les hautes castes menacées

Il est intéressant de noter qu'alors que les dalits se sont organisés pour combattre la discrimination et l'injustice dont ils font l'expérience dans l'Eglise, les hautes castes se sentent très menacées dans la position dominante de pouvoir et de contrôle dont ils jouissaient dans l'Eglise. Afin de perpétuer leur mainmise, dans quelques endroits les membres des hautes castes ont commencé à s'organiser en associations de caste pour combattre les dalits et ceci, non sans le soutien et la bénédiction d'un clergé de haute caste. Tout ceci a contribué à alimenter les tensions dans les Eglises. On voit qu'il y a un parallèle possible avec ce qui se passe dans le reste de la société indienne.

Ambiguïtés

L'Eglise officielle et sa direction essaient de promouvoir la cause des dalits. Mais la hiérarchie est très handicapée par beaucoup d'obstacles sur le chemin. La Conférence épiscopale catholique de l'Inde a saisi le gouvernement sur la question des quotas réservés aux dalits chrétiens, mais sans succès jusqu'à présent (18). Les efforts de la hiérarchie se sont intensifiés depuis 1970. De plus, on accorde une plus grande attention à l'éducation des enfants dalits et des mesures sociales ont été prises en faveur des dalits. Pourtant tout ceci ne comble pas, loin s'en faut, les aspirations et les espérances des dalits. Ces diverses mesures sont considérées comme des actes de charité condescendante, alors que le pouvoir, le contrôle, les décisions sont toujours solidement entre les mains des chrétiens et du clergé de haute caste. Il y a encore aujourd'hui une forte préoccupation de la part de la hiérarchie et du clergé dans l'Eglise de ne pas déplaire aux hautes castes ou léser leurs intérêts.

L'attitude et la pratique présente de l'Eglise participent donc d'une certaine ambiguïté. Ce n'est pas quelque chose de nouveau. On peut faire la même analyse en d'autres termes de l'histoire de la mission. D'une part il y a eu des missionnaires très opposés à la division en castes et qui ont payé leurs convictions et leurs positions au prix fort. D'autre part, il y a eu un plus grand nombre de missionaires qui ont pris une attitude de compromis : ils ont accepté simplement les castes comme le système social de l'Inde contre lequel ils ne voulaient pas se battre. Cette attitude de compromis a pu s'observer dans les cas de confrontation entre hautes castes et dalits quand les hautes castes menaçaient de quitter l'Eglise si la ségrégation dans la vie quotidienne était abolie. Dans ces derniers cas, les missionnaires étaient guidés par une théologie du "salut des âmes" au nom de laquelle ils se pliaient aux pressions exercées par les hautes castes.

Une évolution radicale

La domination persistante des membres des hautes castes dans l'Eglise, dans sa vie et son administration, l'indifférence et même les positions anti-dalits de beaucoup de membres du clergé, ont amené les chrétiens dalits à envisager des mesures très radicales. Il y a des cas où les dalits qui trouvaient que leurs aspirations n'étaient pas prises en compte dans l'Eglise qu'ils avaient rejointe se sont tournés vers l'islam ou s'en sont retournés vers l'hindouisme. C'est ce qui s'est passé par exemple pour un groupe de dalits chrétiens en 1981 à Meenakshipuram dans le Tamil Nadu. Il y a aussi des cas où la révolte des dalits contre une discrimination persistante se manifeste sous la forme d'une menace de quitter l'Eglise présente dominée par les hautes castes pour former une "Eglise dalit" où les dalits seraient citoyens et croyants par eux-mêmes.

CONCLUSION

La question dalit est vitale pour l'Inde aujourd'hui et la solution qui lui sera trouvée déterminera largement la forme future de la nation. Le réveil dalit qui s'affirme depuis plusieurs décennies a aujourd'hui atteint un seuil critique. Il est devenu un signe de contradiction. La question dalit est le noyau dur des transformations culturelles et sociales qui affectent l'Inde aujourd'hui. C'est un processus de démocratisation et la création d'une culture égalitaire.

Le conflit à l'intérieur de l'Eglise entre hautes castes et dalits doit être vu dans le nouveau contexte du processus dans lequel toute la nation est engagée. En fin de compte, le mouvement dalit est un défi lancé à une anthropologie hiérarchique et une exigence de concrétisation de l'idéal égalitaire dans la vie et la société indiennes. Une Eglise réellement pénétrée de l'Esprit de Jésus ne peut pas ne pas partager ce souci qui est évoqué si puissamment par les luttes des dalits. Une attitude d'indifférence ou d'opposition à la question dalit ne peut aboutir qu'à mettre sérieusement en question la crédibilité de l'Eglise en Inde. La solidarité de l'Eglise avec les dalits est le défi de l'heure et l'Eglise indienne ne peut pas le relever sans mettre sa propre maison en ordre.

N O T E S

(1) Voir EDA 117

(2) Voir D.G. Tendulkar : "Mahatma, Life of Mohandas Karamchand Gandhi", vol.3, The Publication Division, Delhi 1961, pp. 192 et suivantes.

(3) Cité dans "Reservations for backward classes, Mandal commission report of the backward classes commission, 1980", Akalank Publications, Delhi 1991, p. 20.

(4) Selon le poème de Kisan Phagu Bansode, poète dalit du Maharashtra. Cité dans Ghansyam Shah, "Dalit movement and search for identity", in Social Action 40 (1990), p.321.

(5) Voir Louis Dumont : "Homo hierarchicus; The caste system and its implications", Oxford University Press, Delhi 1988.

(6) M.N. Srinivas, "Social change in modern India", Orient Longman, New Delhi 1972, p.6. Voir aussi ses travaux plus récents "The cohesive role of sanskratization and other essays", Oxford University Press, New delhi 1989.

(7) "Reservations for backward classes. Mandal commission report of the backward classes commission", 1980, Akalank Publications, Delhi 1991, p.23.

(8) Duncan Forrester "Caste and christianity. Attitudes and policies on caste of Anglo-saxon protestant missions in India", Curzon Press, Londres et Dublin 1980, p.77.

(9) Cette définition de la littérature dalit est proposée par Wankhade dans sa préface à l'histoire intitulée "Soog" (revanche) écrite par l'auteur dalit Bagul. Cité dans Arvind Nirmal "A dialogue with Dalit literature" in M.E. Prabhakar (ed.), "Towards a Dalit theology", ISPCK, Delhi 1989, p.72.

(10) Cité dans Gail Omvedt, "Dalits and the democratic revolution. Dr. Ambedkar and the Dalit movement in colonial India", Sage Publications, New Delhi 1994, p.326.

(11) Voir Abraham Ayrookuzhiel (ed.), "The Dalit Desiyata", ISPCK, Delhi 1990.

(12) Des suggestions sont faites aujourd'hui pour lier le mouvement dalit avec les mouvements aborigènes de libération. Les dalits comme les aborigènes semblent avoir en commun les souffrances infligées par les Aryens. Cette alliance des dalits et des aborigènes sous la catégorie "peuple indigène" augmenterait la force de la lutte actuelle pour l'égalité de ces groupes marginalisés. Voir Arvind Nirmal (ed.) "Towards a common dalit ideology", Madras 1989.

(13) Voir Abraham Ayrookuziel, "The Dalit Desiyata", op. cit. pp.94 et suivantes.

(14) Voir C.B. Webster, "The Dalit christians, a History", ISPCK, Delhi 1992.

(15) K. Wilson, "The twice alienated, la culture des dalits chrétiens", Booklinks Corporation, Hyderabad 1982.

(16) In "Jeevadhara", vol.22, mars 1992, p.106

(17) Voir EDA 174

(18) Voir EDA 164

(EDA, juin 1994)

LA VRAIE NATURE DE L'ASSOCIATION PATRIOTIQUE DES CATHOLIQUES CHINOIS

[NDLR. Traduction EDA de la version italienne publiée par CINA OGGI, Hongkong, dans son numéro du 1er mars 1994. La présente traduction en français s'est efforcée d'être fidèle à la version publiée par CINA OGGI, après toutefois quelques petites coupures. Plutôt que de recourir à un sigle, la dénomination "Association patriotique des catholiques chinois" a été simplement abrégée en "Association patriotique". Les citations des documents du concile Vatican II sont empruntées à leur traduction française publiée dans la collection "La pensée chrétienne", Fides, Montréal et Paris, 1967. Des guillemets ont été ajoutés pour des expressions du vocabulaire communiste qui ont une acception spéciale, telles que "organisation de masse" (qui ne connote pas une donnée quantitative, mais une relation au Parti) ou "Eglise patriotique".]

P l a n

Introduction (China Oggi, Asianews, Hongkong)

Préambule : Quelques réponses du catéchisme catholique

Chapitre 1 Les trois organisations

1. L'Association patriotique des catholiques chinois

2. La Commission administrative catholique

3. Le Collège des évêques chinois

Chapitre 2 Buts et caractères de l'Association patriotique

1. Buts

2. Notes sur l'Eglise et caractères de l'Association patriotique

Chapitre 3 Activités de l'Association patriotique

1. Refus des directives du Saint-Siège

2. Ignorance volontaire du concile Vatican II

3. Les sacres d'évêques sans mandat apostolique

INTRODUCTION

Le document que nous offrons aux lecteurs, traduit de l'original chinois, vraisemblablement écrit dans les premiers mois de 1990, était destiné à circuler à l'intérieur de la communauté catholique non officielle de Chine. Une copie est tombée presque aussitôt entre les mains de la police. L'auteur a été arrêté, ainsi que sa femme, en décembre 1990 et condamné au mois de juillet suivant à trois années de "réforme par le travail", pour avoir écrit et répandu du "matériel subversif et contre-révolutionnaire".

Dans sa jeunesse l'auteur, qui dépasse aujourd'hui la cinquantaine, aurait voulu devenir prêtre. Il étudia quelque temps dans un séminaire proche de son village au centre de la Chine. L'arrivée du Parti communiste au pouvoir lui fit changer de route. Il acquit à l'université une bonne formation et y rencontra celle qui serait la compagne de sa vie. Ni l'un ni l'autre n'ont jamais renié leur foi, ce qui a lourdement pesé sur leur destin. De longues années de prison, sombre tunnel, ont été le creuset de leur mûrissement. Leurs relations avec des personnalités exceptionnelles du monde catholique chinois les a aidés à lire avec acuité la patiente mise en scène montée par le régime pour amener l'Eglise de Chine à se vider d'elle-même et s'autodétruire. Au moyen d'un seul instrument: l'Association patriotique des catholiques chinois.

Quiconque se plie aux manoeuvres des maîtres installés dans la nouvelle Cité interdite ne construit plus l'Eglise catholique, mais quelque chose d'autre. Le domaine inviolable de la conscience personnelle restant sauf, la foi manipulée et conduite par les autorités politiques n'est plus la même : quelque chose d'extrêmement important a disparu. Telle est l'idée, sous une forme souvent sinueuse et avec des répétitions à l'infini, qui ne cesse d'émerger du présent document, l'un des rares qui tentent d'expliquer de façon un peu élaborée les motifs qui poussent tant de catholiques à résister à toutes les tentatives du régime pour dompter la communauté catholique.

La théologie de l'auteur est un peu démodée. Personne en Chine n'a eu le moyen de prendre part au renouveau même de la pensée dont l'Eglise a bénéficié grâce au concile Vatican II. L'isolement, l'absence de livres et de revues, l'impossibilité des libres rencontres ont empêché l'Eglise de Chine de croître et d'avancer comme le reste de la catholicité a pu le faire.

Le texte original a eu besoin d'une sérieuse toilette pour le rendre accessible au lecteur européen. Les notes et presque tous les sous-titres sont de notre rédaction. Certaines allusions imprécises à l'histoire, pour lesquelles l'auteur ne disposait pas de sources sûres d'information, ont été complétées et modifiées par nous.

Cet essai examine les principes, les théories et les initiatives de l'Association patriotique des catholiques chinois qui mènent à une Eglise séparée. Il met également en relief le contraste entre l'Association et l'Eglise chinoise en communion avec le Saint-Siège. Il réfute des équivoques et des positions discutables qui servent d'appuis à cette entreprise de séparation et qu'utilisent les organisations séparées de l'Eglise. En définitive, il tente de donner une réponse aux questions posées par la situation actuelle de l'Eglise en Chine.

Le document que nous présentons a le mérite d'aider à comprendre cette situation de l'Eglise et des catholiques chinois. L'insistance même avec laquelle l'auteur démontre que l'Association patriotique et tout ce qui dépend d'elle sont "illégitimes et séparés" de l'Eglise manifeste la gravité de la crise que traverse aujourd'hui la communauté catholique chinoise. Car c'est un texte rédigé pour les chrétiens de Chine, qui se le passent sous le manteau. Mais il est de grand prix aussi pour nous, qui assistons de l'extérieur à la persécution d'une Eglise soeur et à sa division. Nous y lisons un avertissement : respecter la souffrance des catholiques chinois fidèles au pape, et bien sûr une invite à prier pour que le Seigneur donne la paix et l'unité à l'Eglise de Chine. Il n'est pas rare qu'en Occident, la presse même catholique regarde avec trop de sympathie l'Association patriotique. Le présent document soulève bien des interrogations sur pareille attitude.

La rédaction

PREAMBULE

Quelques réponses du catéchisme catholique

Pour comprendre l'association patriotique des catholiques chinois, il faut partir des principes de base du catéchisme catholique, qui disent clairement ce qu'est l'Eglise et, par antithèse, ce que l'association n'est pas et ne peut pas être.

Qu'est-ce que l'Eglise catholique ? Celle qu'a fondée notre Seigneur Jésus Christ : les fidèles de toutes nations réunis spirituellement en un seul Corps, qui est l'Eglise. L'Association patriotique des catholiques chinois n'a pas été fondée par notre Seigneur, elle n'appartient pas à son Corps qui est l'Eglise. Elle en est une partie séparée et malade.

Quelle différence y a-t-il entre l'Eglise catholique et les autres Eglises ? L'Eglise est une, sainte, catholique et apostolique, ce qui la différencie beaucoup de toutes les autres. L'Association patriotique est un organisme séparé et profane, qui s'oppose au chef des apôtres, et un instrument de l'Etat qui agit suivant l'orientation d'une ligne politique.

Une troisième question est celle de savoir qui est le chef de l'Eglise. Son chef invisible est notre Seigneur Jésus Christ. Son chef visible est le pape, successeur de Pierre. D'où vient l'Association patriotique ? Qui est son chef? On la fait remonter à Pi Shushi, mort en 1978, président du premier puis du deuxième comité national de l'Association. C'est Pi qui sacra en 1958 les premiers évêques qui s'étaient nommés eux-mêmes à leur charge sans l'approbation du pape. En 1962, à la deuxième conférence des représentants catholiques, il proposa d'"instituer complètement une Eglise indépendante, autonome, maîtresse de sa gestion financière". Aujourd'hui, le successeur de Pi comme chef visible de l'Association patriotique est Zong Huaide, évêque nommé en secret par le Saint-Siège à la veille de la Libération qui s'est spontanément déclaré tel après 1949 (1). En 1983, au cours d'une assemblée conjointe de l'Association patriotique et de la Commission administrative catholique, Zong a publiquement approuvé "la décision de s'engager sur la voie qui mène à la formation d'une Eglise catholique chinoise indépendante, autonome, maîtresse de sa gestion financière" et accusé le Vatican de "chercher à rétablir sur l'Eglise de Chine un contrôle de type colonial, dans une tentative totalement irréaliste et vouée à l'échec".

Quels sont les devoirs des membres de l'Eglise ? Laïcs, ils doivent obéir aux enseignements des prêtres ; prêtres, à ceux des évêques, qui doivent eux-mêmes obéir aux enseignements du pape. Ainsi seront-ils un, comme l'a dit notre Seigneur Jésus Christ, un dans un seul bercail sous un pasteur unique. Dans l'Association patriotique, au contraire, les prêtres n'obéissent pas à l'enseignement des évêques en communion avec le pape, et des évêques n'obéissent pas aux enseignements du pape, de sorte qu'ils sont séparés les uns des autres comme en des bergeries distinctes dirigées par autant de pasteurs.

Quelle autorité Jésus a-t-il conférée à l'Eglise ? Il lui a confié trois tâches : enseigner, prendre soin des fidèles, dispenser les sacrements et célébrer l'eucharistie. L'Association patriotique, parce qu'elle n'est pas l'Eglise catholique, ne peut pas avoir ces trois pouvoirs. Elle s'oppose au contraire aux pouvoirs d'enseignement et de gouvernement exercés sur l'Eglise universelle.

Pourquoi le Pape est-il infaillible quand il enseigne les croyants ? Parce que Jésus l'a voulu et que l'Esprit Saint le protège de l'erreur. L'Association patriotique qui s'est toujours opposée aux enseignements du pape va donc à l'encontre de la volonté de Jésus et de l'action du Saint Esprit.

Comment pouvons-nous adorer Dieu ? La réponse est que nous devons être en union avec l'Eglise qu'Il a fondée, croire qu'Il s'est révélé, observer ses commandements, etc. L'Association patriotique n'est pas l'Eglise fondée par Dieu, mais une organisation dirigée par le gouvernement. Adhérer à l'Association patriotique, ce n'est donc pas adorer Dieu ni obéir aux dogmes qu'Il a révélés.

Tout ce que nous venons de dire relève de la doctrine élémentaire et bien connue de l'Eglise. Pourtant, certains membres du clergé chinois qui ont cédé tôt ou tard aux pressions n'osent pas en parler franchement. Hors de Chine, il est étrange que tant de membres estimés du clergé négligent ce fondement doctrinal et au nom d'informations superficielles et de théories fantaisistes, critiquent le pape et vilipendent ceux qui le soutiennent, tout en exaltant le corps séparé qui s'oppose à lui, l'Association patriotique. Il est encore plus surprenant, inexplicable, que des membres du clergé, nés dans un pays catholique et formés dans l'Eglise, qui administrent les sacrements et célèbrent la messe chaque jour, servent d'agents d'un parti politique athée et de militants de l'Association patriotique, en lançant des attaques contre le successeur de Pierre, contre les prêtres et les laïcs en communion avec lui et contre la hiérarchie ecclésiastique. Incapables de distinguer le bien du mal, le vrai du faux, ils aident les méchants à commettre leurs méfaits et à donner le coup de grâce à des êtres sans défense. Cet écrit se propose de dévoiler la vraie nature de l'Association patriotique des catholiques chinois, encensée par tant de flatteurs, pour en permettre une compréhension juste.

CHAPITRE I

Les trois organisations

La dénomination d'"Association patriotique des catholiques chinois" paraît impliquer un caractère distinctement patriotique. Elle soulève en fait de graves problèmes pour la nation et pour l'Eglise. Nombreux, dans le pays et à l'étranger, sont ceux qui connaissent l'Association seulement de nom, en dehors des faits. Il vaut donc la peine de faire le point sur les terribles souffrances qu'elle cause à l'Eglise. Indépendamment du contenu de ses statuts, de ses actions et de ses théories, l'Association patriotique est, par ce qu'elle a été à ses débuts et ce qu'elle est devenue, une organisation séparée qui menace l'unité de l'Eglise universelle.

Elle est en réalité constituée de trois organisations distinctes : l'Association patriotique des catholiques chinois proprement dite, la Commission administrative catholique et le Collège des évêques chinois (2). Examinons leurs statuts et leurs principes de base.

1. L'Association patriotique des catholiques chinois

Elle est décrite dans chinoise (3) comme "une organisation patriotique chinoise". Dans le Dictionnaire des religions(4), elle est définie aussi comme "une organisation populaire et patriotique des croyants, formée de clercs et de laïcs catholiques de Chine". Dans leur version révisée de 1980, ses statuts (5) affirment que le but de l'Association est "d'unir la totalité du clergé et des laïcs du pays, sous la direction du Parti communiste et du gouvernement du peuple, dans la poursuite des buts suivants : promouvoir le patriotisme, observer les lois du pays en matière religieuse, prendre une part active dans l'effort national pour une modernisation socialiste, développer les échanges amicaux avec les personnalités du monde catholique international, lutter contre l'impérialisme, sauvegarder la paix mondiale et aider le gouvernement à renforcer la politique de liberté religieuse".

L'Association a été formellement fondée en 1957. Mais elle a été précédée de diverses organisations voulues par le gouvernement entre 1950 et 1956 pour lancer le "mouvement patriotique catholique chinois anti-impérialiste". Leur objectif était de faire disparaître, sous l'impulsion du gouvernement, "l'influence impérialiste" à l'intérieur de l'Eglise. Elles ont eu en réalité pour but d'éliminer de l'Eglise les missionnaires étrangers et le clergé chinois qui n'était pas disposé à rompre avec le pape. Elles ont lancé beaucoup d'actions contre l'Eglise et contre le pape. Le 30 novembre 1950, à Guangyuan, le manifeste des "trois autonomies" (6) marqua le début de campagnes de protestations contre l'excommunication prononcée par la sacrée congrégation du Saint-Office en juillet 1949(7) et, en décembre 1950, contre Mgr Antonio Riberi, l'internonce apostolique, qui avait dénoncé dans une lettre le mouvement des "trois autonomies" comme instrument de division de l'Eglise. Le 31 mars 1951, des ecclésiastiques dirigés par le vicaire général de Nanjing, Li Weiguang, publièrent une déclaration visant à rendre effectif le mouvement des trois autonomies et à "s'opposer résolument aux ingérences du Vatican dans la politique interne de la Chine en coupant une fois pour toutes les relations politiques et économiques avec lui". En juin 1951, contre un missionnaire étranger, Man Jishi, qui n'avait pensé qu'à préserver l'unité et la solidarité dans l'Eglise, les autorités de Tianjin trouvèrent des collaborateurs empressés pour l'accuser d'avoir formé une clique contre-révolutionnaire(8). Les mêmes milieux appuyèrent fortement l'attaque montée contre le représentant à Pékin de l'internonce, Mgr Tarcisio Martina (9), accusé par les autorités d'"avoir bombardé Tienanmen". En 1955, le gouvernement lança une violente campagne pour démasquer l'évêque de Shanghaï, Mgr Gong Pinmei, coupable de crimes contre-révolutionnaires parce qu'il avait suivi les instructions présumées d'une "puissance étrangère" (c'est-à-dire du pape).

Toutes ces actions de l'époque des "trois autonomies" et des organisations anti-impérialistes menées à l'échelle du pays révèlent en profondeur la nature réelle de l'Association patriotique. Son comité fondateur fut constitué le 25 mars 1956. Dès sa fondation formelle, en juillet 1957, les initiatives en faveur d'une Eglise séparée se succédèrent selon un programme préétabli. A la première conférence nationale des délégués catholiques, en juillet 1957, fut exprimée l'intention de "suivre la voie socialiste et de fonder une Eglise autonome". En mars 1958, sans approbation pontificale, les diocèses de Hankou et de Wuchang élirent leurs évêques respectifs, qui furent ordonnés le 13 avril suivant. Les membres de l'Association patriotique unirent leurs voix à celles des participants de cette ordination pour accuser le Saint-Siège de manque de bon sens et refuser de s'incliner à l'annonce de l'excommunication papale. En janvier 1962, à la deuxième conférence des délégués catholiques (10), il fut proposé de "rompre nettement avec le contrôle du Vatican et de poursuivre sérieusement la tâche de construction d'une Eglise indépendante et autonome".

A la troisième conférence nationale, à la fin de mai et au début de juin 1980, la tâche principale de l'Association patriotique devient celle "de s'orienter vers le développement d'une Eglise catholique chinoise indépendante, autonome, maîtresse de sa gestion financière". C'est au cours de cette troisième conférence que sont créés, sans l'approbation du Saint-Siège, la Commission administrative et le Collège des évêques chinois. En juin 1981, quand le Saint-Siège nomme Mgr Deng Yiming (Mgr Dominique Tang) archevêque de Canton, le comité permanent de l'Association patriotique, la Commission administrative et le Collège des évêques tiennent une assemblée commune qui reproche au Vatican d'ignorer les droits souverains de l'Eglise chinoise. En avril 1983, une réunion élargie de la Commission administrative et du troisième comité permanent de l'Association patriotique approuve la "résolution d'entreprendre la création d'une Eglise catholique chinoise indépendante, autonome et maîtresse de sa gestion financière". En soulignant que "la tentative poursuivie par le Saint-Siège et par d'autres Eglises étrangères de reprendre un contrôle colonial sur l'Eglise de Chine est impossible et vouée à l'échec", les participants de la réunion confirment le principe de vouloir fonder une Eglise indépendante, autonome et maîtresse de sa gestion financière.

Dans les premières années qui ont suivi la Libération, quand les autorités gouvernementales organisaient une réunion, elles n'annonçaient pas l'ordre du jour aux participants. Les avis de convocation ressemblaient à des ordres et seuls les organisateurs de la réunion avaient une idée de son objet et des décisions à prendre. L'assemblée s'ouvrait par la présentation de "rapports" préparés d'avance, qui étaient ensuite approuvés dans la pagaille générale, à mains levées et par acclamation. C'est dans ces conditions de ce genre que s'est déroulée l'assemblée inaugurale de l'Association patriotique. Des prêtres et des laïcs, honnêtes mais peu au fait des ruses de la politique, ont été utilisés pour appuyer les décisions de l'assemblée, simplement parce qu'ils étaient là avec les autres. Il est permis de dire que la majeure partie des prêtres n'ont pas participé à l'assemblée inaugurale de l'Association patriotique de leur propre volonté, mais contraints. N'étant pas bien informés des questions, les fidèles ont été attirés par la ruse et appâtés. Tous savaient que le "mouvement des trois autonomies" voulait diviser l'Eglise. C'est pourtant en de telles circonstances qu'est née l'Association patriotique des catholiques chinois.

Ses statuts et ses activités disent de manière explicite et sans équivoque qu'elle est une organisation de nature politique et non religieuse, qui menace l'unité de l'Eglise. Ses statuts la définissent comme une "organisation de masse, patriotique et religieuse, formée de catholiques chinois clercs et laïcs". C'est donc une organisation populaire spécifiquement chinoise, pas une organisation de l'Eglise "catholique" romaine. Parce que c'est une organisation dite "de masse", les individus peuvent choisir d'y adhérer ou non. L'adhésion est donc volontaire et ne pas adhérer ne saurait être considéré comme illégal, comme il en va de l'adhésion à toute autre organisation de caractère populaire. Mais en fait, les autorités considèrent tous ceux qui n'adhèrent pas à cette organisation comme des contre-révolutionnaires qui n'aiment pas leur pays. En pratique, l'Association patriotique est donc une organisation "de masse" à laquelle tout croyant doit adhérer.

Son but déclaré consiste à "promouvoir", "observer", "partager", "développer", "sauvegarder" et "rendre effectives" les directives du Parti communiste et du gouvernement du peuple. Tous ces objectifs décrits dans ses statuts sont de caractère politique, aucun ne concerne l'Eglise. L'Association patriotique est donc tout simplement une organisation politique. Son action se déroule hors du consentement des hautes autorités ecclésiastiques, "sous la direction du Parti communiste chinois et du gouvernement du peuple".

Aux termes de la loi, les organisations politiques doivent s'en tenir à leurs programmes politiques et n'ont pas le droit d'intervenir dans les questions proprement religieuses, qui sont protégées par la constitution. Elles n'ont pas non plus le droit d'énoncer des doctrines ou des déclarations de foi de nature religieuse, ni de se mêler d'interpréter les doctrines, ni d'ordonner des évêques sans autorisation ni de fonder des organisations satellites. Or l'Association patriotique fait pourtant tout cela, en violation ouverte des lois, et avec le soutien du gouvernement. C'est donc une organisation politique dite "de masse" constituée de quelques croyants. N'ayant pas la nature transcendante de l'Eglise catholique, elle ne mérite pas d'être considérée comme une organisation religieuse indépendante, encore moins peut-elle être identifiée avec la sainte Eglise catholique fondée par notre Seigneur Jésus-Christ. Elle n'a ni la catholicité ni la sainteté.

Une organisation qui ne peut pas être définie comme religieuse n'a pas le droit de demander à ses membres de ne pas suivre telle doctrine ni le droit d'exercer un pouvoir de gouvernement sur les croyants, pas plus que le droit de porter atteinte à la liberté religieuse des citoyens, qui sont libres de croire ou de ne pas croire. Or l'Association patriotique soutenue par les autorités officielles déborde largement de son rôle et viole le droit à la liberté des croyants, qui devraient pouvoir refuser d'en faire partie.

Bien que ses statuts indiquent clairement que l'Association patriotique n'est pas apte à être définie comme une religion indépendante, elle se prévaut pourtant des fondements de la doctrine catholique et se considère comme l'Eglise catholique légitime. Elle n'en a pas moins abandonné l'obligation du célibat propre au clergé catholique, refusé l'autorité du pape sur l'ensemble de l'Eglise, renié le magistère confié à l'Eglise par Jésus lui-même ainsi que tous les documents promulgués par les conciles oecuméniques et par le Saint-Siège à l'intention de l'Eglise universelle.

Tout cela prouve qu'il est impossible de voir dans l'Association patriotique l'Eglise "une, sainte, catholique et apostolique".

Toutes les actions accomplies par les autorités gouvernementales pour aider l'Association patriotique à détruire l'Eglise catholique romaine sont illégales. En voici des exemples. L'article 35 de la constitution prévoit en termes explicites que les citoyens jouissent de la liberté d'association. Mais pour remplacer l'Eglise catholique romaine par cette institution séparée qu'est l'Association patriotique, les autorités ont retiré aux citoyens la liberté de ne pas adhérer à celle-ci. En violation de la loi, elles condamnent et punissent les chrétiens qui n'acceptent pas de faire partie de l'Association patriotique, en les accusant d'être des croyants "clandestins" et d'appartenir à des "forces secrètes",au point de leur dénier le droit à la liberté religieuse dont ils jouissaient avant la fondation de l'Association.

Le droit à la liberté religieuse, tel que l'énonce l'article 36 de la constitution, est le propre des organisations religieuses que le pays reconnaît. Le catholicisme est une des cinq religions légitimes reconnues de longue date en Chine et doit comme telle jouir de cette liberté. Pourtant les autorités ne garantissent pas ce libre droit à tous les catholiques. Elles le réservent à la poignée de ceux qui ont adhéré à l'Association patriotique. Ceux qui n'y adhèrent pas - la majorité - sont considérés comme des croyants "clandestins" et "contre-révolutionnaires" et sont persécutés.

2. La Commission administrative catholique

La Commission administrative catholique est définie dans le Dictionnaire des religions et dans chinoise comme "une organisation catholique au niveau national, qui a pour objet de traiter les affaires religieuses de la Chine et dont les membres sont élus par la conférence des représentants catholiques". Les objectifs qui lui sont assignés sont : "continuer et développer l'esprit traditionnel de Jésus-Christ quand il a fondé son Eglise ainsi que la mission des apôtres, selon la Bible ; prêcher l'Evangile de Jésus; encourager les efforts déployés pour la gloire de Dieu et le salut des âmes; guider les clercs et les laïcs dans l'observance des commandements divins ; soutenir les principes d'indépendance, d'autonomie de gouvernement et d'administration démocratique ; discuter et décider les questions majeures de caractère ecclésiastique et diriger l'Eglise catholique chinoise de façon satisfaisante".

Les statuts de la Commission administrative votés à la troisième conférence des représentants catholiques en 1980 (11) énoncent clairement son but : "maintenir les principes d'indépendance, d'autonomie de gouvernement et d'administration démocratique, diriger l'Eglise catholique chinoise de façon satisfaisante", ce qui revient à déclarer la rupture complète avec la direction et le contrôle du Saint-Siège sur l'Eglise de Chine et à s'opposer au magistère sacré du pape. Les mêmes statuts se réclament d'un programme de base "fondé sur la Bible", sans souffler mot de la Tradition. Or si l'Eglise catholique donne une grande importance à l'autorité des saintes Ecritures, elle ne saurait oublier que la Tradition est aussi source de vérité, dépôt de la doctrine, des enseignements et des pratiques de l'Eglise.

L'article 8 de la constitution Dei Verbum sur la révélation divine du concile Vatican II énonce : "C'est par la Tradition que le canon des saints Livres se fait connaître dans sa totalité à l'Eglise, c'est en elle que les saintes Lettres elles-mêmes sont comprises de façon plus pénétrante et sont rendues indéfiniment actives". L'article 21 dit que "l'Eglise a toujours considéré les saintes Ecritures et la Tradition comme la règle suprême de sa foi" et l'article 9 : "La Tradition sacrée et la sainte Ecriture possèdent d'étroites liaisons et communications entre elles. Toutes deux, en effet, découlant de la même source divine, se réunissent, peut-on dire, en un seul courant et tendent à la même fin... C'est pourquoi l'Ecriture et la Tradition doivent être reçues et vénérées l'une et l'autre avec un égal sentiment de piété, avec un égal respect". Au sujet du rapport qui unit la sainte Ecriture, la Tradition sacrée et le magistère de l'Eglise, l'article 10 affirme que ces trois éléments "sont tellement liés et associés qu'aucun d'eux n'a de consistance sans les autres et que tous contribuent en même temps, de façon efficace au salut des âmes, chacun à sa manière, sous l'action du seul Saint-Esprit".

La majeure partie des confessions protestantes soutiennent que la plus grande autorité réside dans les saintes Ecritures et n'acceptent pas de donner une importance égale à la Tradition. Au contraire elles ne reconnaissent même pas l'existence d'une Tradition sacrée, s'opposant en cela aux enseignements des Pères de l'Eglise et des conciles oecuméniques. Les statuts de la Commission administrative semblent inspirés des idées de Luther. Ils ont été approuvés le 23 mai 1980 alors que la constitution Dei Verbum sur la révélation divine a été promulguée le 18 septembre 1965. Il est évident qu'en rédigeant ses statuts, la Commission administrative a voulu délibérément rompre avec la loi de l'Eglise.

Statutairement composée de membres élus par la conférence nationale des représentants catholiques, la Commission administrative est issue d'une organisation "de masse" qui ne jouit pas de l'approbation pontificale. Elle n'est donc aucunement habilitée à se mêler des affaires de l'Eglise catholique légitime. De son côté, l'Eglise catholique romaine, qui est dotée d'une structure et d'une hiérarchie bien organisées, ne saurait permettre à une organisation politique ou populaire, au fond uniquement politique, d'interférer dans ses affaires.

La Commission administrative est "une organisation nationale chinoise qui s'occupe des affaires religieuses catholiques". Selon la loi et la tradition de l'Eglise catholique, les affaires d'un pays ou d'une région doivent être discutées et résolues par la conférence épiscopale en communion avec le pape. La Commission administrative, organisation étrangère à l'Eglise, n'a rien à y voir. Organisation populaire, politique et profane voulue par les autorités gouvernementales pour s'opposer à la règle traditionnelle de l'Eglise catholique, elle n'a aucun droit de gouverner l'Eglise fondée par Jésus-Christ. Elle ne peut pas non plus "continuer et développer l'esprit traditionnel de Jésus-Christ quand il a fondé son Eglise et la mission de ses apôtres", ni "guider les prêtres et les laïcs dans l'obéissance aux commandements de Dieu". Elle est en réalité une organisation illégitime qui s'oppose au gouvernement de l'Eglise.

Relèvent de l'oeuvre missionnaire certains objectifs de la Commission administrative qui entend "continuer, prêcher, encourager, guider, délibérer et déciderA cet égard, le décret Ad gentes sur l'activité missionnaire de l'Eglise affirme clairement dans son article 6 que "cette tâche, c'est par l'ordre des évêques, à la tête duquel se trouve le successeur de Pierre, qu'elle doit être accomplie, avec la prière et la collaboration de toute l'Eglise", qu'elle "est unique et la même, partout, en toute situation". L'article 29 du décret porte au sujet de la coordination nécessaire : "Pour toutes les missions et pour toute l'activité missionnaire, il faut qu'il n'y ait qu'un seul dicastère compétent, celui de De Propaganda Fide...Dans la direction de ce dicastère doivent avoir une part active les représentants choisis de tous ceux qui collaborent à l'oeuvre missionnaire..., selon des modes et des méthodes à établir par le pontife romain". Dans les Eglises locales, la tâche missionnaire devra donc être dirigée par la seule conférence légitime des évêques du pays, reconnue par le Saint-Siège et sous l'autorité du pape. La Commission administrative, organisation populaire antipapale, ne peut donc pas interférer dans cette tâche.

3. Le Collège des évêques chinois

L'encyclopédie chinoise définit le Collège des évêques chinois comme "une organisation s'occupant des affaires ecclésiastiques, constituée par les évêques légitimes des diocèses de la Chine" et établie en conformité avec "les statuts (13) de la Commission administrative catholique" approuvés par la conférence nationale des représentants catholiques en 1980. Ses fonctions comportent "l'étude et l'explication de la doctrine et des lois de l'Eglise, l'échange d'expériences pastorales et l'encouragement des rapports amicaux avec l'étranger". Le président, le vice-président et le secrétaire général du Collège des évêques chinois sont élus par ses membres.

Comme la Commission administrative le Collège des évêques chinois est une organisation populaire "de massefondée sans l'approbation du pape et qui vise la formation d'une Eglise séparée. Il ne se conforme ni au code de droit canonique ni aux décisions du concile Vatican II. C'est un organisme illégitime et non qualifié.

La constitution Lumen gentium sur l'Eglise affirme dans son article 22 : "Saint Pierre et les autres apôtres constituent, par ordre du Seigneur, un seul collège apostolique et le pontife romain, successeur de Pierre, et les évêques, successeurs des apôtres, sont unis entre eux". Le pouvoir des évêques d'enseigner et de gouverner l'Eglise découle de leur participation au collège apostolique et lui donne sa continuité. Le Collège des évêques chinois, fondé sans l'accord du pape, en première ligne de la lutte pour rompre les relations avec lui et s'opposer à lui, s'est déjà séparé de la communion avec le collège de l'ordre épiscopal. Il n'est pas un collège épiscopal. L'article 22 de la constitution sur l'Eglise dit qu' "on est constitué membre du corps épiscopal en vertu de la consécration sacramentelle et par la communion hiérarchique avec le chef du collège et avec les membres", et poursuit : "le collège ou corps épiscopal n'a cependant d'autorité que si on le conçoit uni à son chef le pontife romain, successeur de Pierre, lequel conserve intégralement sa primauté sur tous, tant pasteurs que fidèles". Les évêques de l'Association patriotique n'ont jamais été en communion hiérarchique avec le chef du corps épiscopal, le pape, dans l'Eglise universelle ou avec ses autres membres, et n'ont pas conservé intégralement la primauté du souverain pontife.

La note explicative préalable de la constitution sur l'Eglise dit que le mot "collège" - remplacé à l'occasion par les mots "ordre" et "corps" - "ne s'entend pas au sens strict qu'il possède dans la langue juridique, à savoir d'un groupe d'égaux qui déléguerait son pouvoir à un président, mais d'un groupe stable dont la structure et l'autorité se déterminent à partir de la Révélation". Jésus a établi les douze apôtres "à la façon d'un collège, c'est-à-dire d'un groupe stable". La formation du Collège des évêques chinois a été réglée par les statuts de la Commission administrative approuvés à la conférence nationale des représentants catholiques, en 1980. C'est donc "un groupe d'égaux", élus par une foule d'individus, comme un parlement ou une chambre de représentants. Ce n'est pas un groupe stable, ni un ordre indépendant, ni un corps uni. Sa formation n'est pas conforme à la tradition de l'Eglise. C'est un groupe illégitime qui réunit des individus, rien de plus.

L'article 22 de la "constitution sur l'Eglise" dit encore : "Le pouvoir collégial peut être exercé, en union avec le pape, par les évêques répandus en tous les points du monde, à condition que le chef du collège les appelle à une action collective ou, du moins, approuve ou accepte librement l'action conjointe des évêques dispersés, en sorte qu'elle constitue un véritable acte collégial". Les évêques de l'Association patriotique n'ont pas le droit d'exercer un pouvoir collégial, n'étant pas appelés ou approuvés par le pape, et leur action ne peut donc pas se définir comme un acte collégial.

Le décret Christus Dominus sur l'office pastoral des évêques dans l'Eglise, article 38 paragraphe 3, affirme que, dans un pays donné ou une région, "chaque conférence épiscopale rédigera ses statuts, qui devront être reconnus par le Siège apostolique". Le même article, paragraphe 4, ajoute que "les décisions de la conférence épiscopale, pourvu qu'elles aient été prises légitimement... et aient été reconnues par le Siège apostolique, obligeront juridiquement, mais seulement dans les cas prescrits par le droit commun ou quand un ordre spécial du Siège apostolique, donné sur son initiative ou à la demande de la conférence elle-même, en aura ainsi disposé". Ce décret a été promulgué le 28 octobre 1965, tandis que le Collège des évêques chinois a été formé le 23 mai 1980. Ses statuts n'ont pas été approuvés par le pape et ses décisions n'ont pas été soumises au Siège apostolique et n'ont jamais été reconnues par lui. Le Collège des évêques chinois n'est donc pas seulement illégitime, ses actes sont nuls.

Au sujet de la doctrine de l'infaillibilité du pape, c'est-à-dire du chef du collège épiscopal, la constitution sur l'Eglise, article 25, affirme : "Cette infaillibilité, le pontife romain, chef du collège des évêques, la possède en vertu de son office lorsque, en sa qualité de pasteur et de docteur suprême de tous les fidèles, il proclame, en la définissant, une doctrine de foi ou de morale". Le Collège des évêques chinois n'a jamais soumis une de ses décisions à l'approbation du pape. Plusieurs des décisions de ce Collège ont contredit directement des décisions du Siège apostolique et menacé l'unité de l'Eglise. Ses évêques qui se sont donné pour tâche "l'étude et la diffusion de la doctrine et des lois de l'Eglise" refusent d'obéir aux lois du Saint-Siège et n'acceptent pas le dogme de l'infaillibilité du pape puisqu'ils s'opposent ouvertement à lui.

Au sujet des fonctions du pape dans le collège épiscopal, la constitution sur l'Eglise, article 22, dit : "Le collège ou corps épiscopal n'a cependant d'autorité que si on le conçoit comme uni à son chef le pontife romain, successeur de Pierre, qui conserve intégralement sa primauté sur tous, tant pasteurs que fidèles... L'ordre des évêques...uni à son chef le pontife romain, et jamais sans ce chef, est également sujet du pouvoir suprême et plénier sur toute l'Eglise, pouvoir qui ne peut être exercé qu'avec le consentement du pontife romain". Le même article dit encore :"Le pontife romain, en vertu de son office qui est celui de vicaire du Christ et de pasteur de toute l'Eglise, a sur celle-ci un pouvoir plénier, suprême et universel. La note explicative préalable, paragraphe 3, de la même constitution remarque qu'"il est également du ressort du souverain pontife, qui a la charge du troupeau tout entier, de déterminer, selon les besoins de l'Eglise qui varient avec les époques, comment il convient d'exercer cette même charge soit personnellement soit collégialement".

Dans un pays ou dans une région, le rôle et le pouvoir du collège épiscopal sont fixés sans équivoque par le "décret sur l'office pastoral des évêques dans l'Eglise". La règle générale est qu'une décision n'a de valeur qu'après l'approbation du pape. Cela confirme le pouvoir plénier et suprême dont jouit le pape en tant que chef du collège épiscopal. Si les évêques ne sont pas en communion avec lui, le collège épiscopal n'a pas le pouvoir d'exercer ses fonctions propres. En conséquence, le Collège des évêques chinois, en tout et pour tout séparé du pape, n'a pas du tout un tel pouvoir. Dès lors que le pape "conserve intact son rôle de vicaire du Christ et de pasteur de l'Eglise universelle", les initiatives du Collège des évêques chinois qui ont porté à la division et aux actions antipapales vont sans l'ombre d'un doute à l'encontre de la doctrine de l'Eglise et contredisent le Christ lui-même. Jésus-Christ a confié le soin de son troupeau au pape, successeur de Pierre. Il n'est donc pas légitime que le Collège des évêques chinois aille contre le pape.

L'article 25 de la constitution sur l'Eglise dit : "Lorsque le pontife romain ou le corps des évêques avec lui définissent une vérité, ils l'entendent selon la Révélation elle-même, à laquelle tous doivent adhérer et se conformer". Le Collège des évêques chinois n'a jamais obéi aux décisions du concile Vatican II et des synodes des évêques établis par le pape. Il apparaît donc absurde que le Collège des évêques chinois se comporte comme l'unique corps qui "étudie et répand la doctrine et qui gouverne l'Eglise", et même qu'il prétende être apte à exercer un tel office.

La constitution sur l'Eglise affirme en son article 23 : "Chaque évêque représente sa propre Eglise et tous ensemble avec le pape représentent l'Eglise entière....Mais, en tant que membres du collège épiscopal et successeurs légitimes des apôtres, tous les évêques sont tenus, par une disposition et un commandement du Christ, d'avoir pour toute l'Eglise une sollicitude qui... contribue considérablement au bien de l'Eglise universelle... Chaque évêque donc... est tenu de collaborer avec ses semblables et avec le successeur de Pierre, auquel tout spécialement fut confiée la charge suprême de propager le nom chrétien". Puisque aucun évêque de l'Association patriotique ne collabore avec les autres évêques présents en Chine ni avec un autre évêque des autres pays de l'Eglise universelle ni avec le pape, ils ne sont pas qualifiés pour recevoir la mission de diffuser le christianisme ou de représenter l'Eglise entière en union avec le pape. Le Collège des évêques chinois est une organisation qui provoque la division en refusant la communion avec le pape.

Selon leurs propres principes de base, les trois organismes catholiques chinois sont des organisations politiques "de masse" qui mènent à une Eglise séparée, soumise aux autorités chinoises, en désaccord avec le Saint-Siège. Ils nient le pouvoir suprême du pape, enfreignent les décisions du concile Vatican II et menacent l'unité de l'Eglise universelle. Il est étrange que ces organismes, nommés par le gouvernement et conduits selon des principes superficiels qui ne les qualifient pas comme guides, osent se proclamer eux-mêmes les "guides" de l'Eglise universelle en Chine. Etrange aussi que ces trois organisations, tout en se vantant d'être de simples formations politiques "de masse", usurpent les fonctions d'une religion légitime et prétendent se substituer à l'Eglise catholique romaine légitime.

On s'étonne qu'à l'étranger tant de personnes, par bonté d'âme ou pour d'autres raisons, se fassent encore illusion sur ces trois organisations jusqu'à les considérer comme le courant principal de l'Eglise chinoise et à faire l'éloge de leurs "vertus" et de leurs "oeuvres". Il est révoltant de voir des traîtres masqués en honnêtes gens.

CHAPITRE II

Buts et caractères

de l'association patriotique des catholiques chinois

La nature de l'Association patriotique ressort de son origine, de ses caractères intrinsèques et de ses manifestations, qui mènent directement à une Eglise séparée. L'Association patriotique n'est rien d'autre qu'un instrument de division élaboré par ses inspirateurs, ses organisateurs et dirigeants issus d'un parti politique athée.

1. Buts de l'Association patriotique

Trois raisons ont motivé la fondation de l'Association patriotique par le Parti communiste. Avant tout, faire de cette Association une organisation de masse, une "religion", qui puisse se substituer à l'Eglise catholique. En second lieu, développer cette organisation de masse de la même manière qu'un parti, en faire un organe du gouvernement, soumis à son autorité administrative, pour qu'il puisse s'en servir largement à ses propres fins. Enfin, faire de l'Eglise du Christ un organisme séculier et de nature purement sociale, dans lequel disparaissent peu à peu le divin et le transcendant et que des moyens politiques permettent de contrôler en attendant sa complète extinction. Les tentatives des inspirateurs en vue de contrôler, utiliser, remplacer et détruire l'Eglise sont les vrais buts de l'Association patriotique et mènent à une division à l'intérieur même de l'Eglise.

Les évènements des dernières décennies ne prouvent que trop l'intention du gouvernement chinois d'atteindre par tous les moyens en son pouvoir les objectifs qu'on vient d'énumérer. Mais chaque fois qu'il a voulu mettre ses projets en acte, il s'est principalement heurté au Saint-Siège, qui avait à coeur la sauvegarde de la transcendance et du caractère sacré de l'Eglise, et à la majorité des fidèles de Chine, qui veulent protéger l'unité de l'Eglise. C'est ce qui a poussé les autorités à prendre des mesures qui visaient à supprimer l'"obscur pouvoir clandestin", défini "Eglise non officielle"(14).

D'autre part, le gouvernement réclame la "non-ingérence dans les affaires intérieures, y compris dans les questions religieuses", comme une des conditions de base des rapports entre la Chine et le Vatican. Cette idée de "non-ingérence dans les affaires intérieures, y compris dans les questions religieuses" signifie, sous d'autres mots, séparer l'Eglise catholique de Chine de celle de Rome et en faire une organisation politique de masse, soumise au gouvernement.

Le but ultime des inspirateurs et des organisateurs de l'Association patriotique est de détruire l'Eglise catholique. Mais en attendant, ils se servent de l'Eglise comme d'un moyen d'infiltration au service de leur politique prolétarienne : réaliser les quatre modernisations, donner du prestige à l'Etat avec la prétendue liberté de religion, présenter un faux visage de paix. Manifestement ils cherchent à soumettre la religion à la politique, le transcendant au profane, l'esprit à la matière, Dieu au peuple. L'Association patriotique est une de leurs armes.

2. Notes sur l'Eglise et caractères de l'Association patriotique

L'Eglise fondée par le Christ a quatre caractères principaux : elle est une, sainte, catholique et apostolique. L'Association patriotique, fondée sans ces quatre caractères, s'oppose à eux.

Sa première caractéristique requiert de l'Eglise fondée par Jésus-Christ qu'elle soit une dans la foi, une dans la doctrine, une dans les sacrements et dans la liturgie, une aussi dans son gouvernement : un seul bercail sous un même pasteur. L'Association patriotique ne reconnaît pas le pape comme vicaire du Christ sur la terre, comme le pasteur de l'Eglise universelle. Elle n'obéit pas à son magistère transmis par le Christ lui-même, ni ne suit les décisions des conciles oecuméniques. Elle "décide les principales questions des affaires d'Eglise" toute seule, "répand, explique la doctrine et gouverne l'Eglise" pour son propre compte, consacre des évêques qui se sont eux-mêmes élus sans l'approbation pontificale. L'Association patriotique ne peut donc pas être définie comme une partie de la véritable Eglise, mais plutôt comme une organisation qui menace l'unique vraie Eglise.

La sainteté est le deuxième caractère de l'Eglise. Son fondateur est le Dieu saint, innocent, vrai, qui nous a rendus saints de bien des manières. Les inspirateurs et les organisateurs de l'Association patriotique appartiennent à un parti politique athée, qui voit la haine comme un des principes fondamentaux et ne peut donc pas être saint. L'Association est elle-même une organisation de masse, profane et politique, qui ne fait pas bon usage des moyens de la sainte Eglise pour sanctifier les hommes, et ne peut donc pas être sainte elle-même. L'Association patriotique, instrument politique au service de projets qui menacent l'unité de l'Eglise, repoussent les enseignements de Jésus et empêchent la croissance de la charité, ne peut pas être sainte.

L'Eglise est catholique parce qu'elle a été fondée par Jésus-Christ et existe pour tous les hommes, de tous les temps, qu'elle s'est répandue dans le monde entier au service de toutes les nations. Elle dépasse les limites du temps et celles de l'espace, les barrières de races et de classes sociales. Sans acception de sexe, de condition ou de travail, l'Eglise peut sanctifier indistinctement tous les hommes, qu'ils soient pauvres, riches, sages ou stupides. L'Association patriotique, quant à elle, est une organisation profane, le produit d'un Etat et d'un parti politique, au service exclusif d'un pays, d'un pouvoir politique et d'une classe sociale, dans une période limitée de temps, selon les buts de ses fondateurs. Elle ne peut servir tous les hommes, qui sont images de Dieu. L'Association patriotique est égocentrique, pas catholique.

L'Eglise est apostolique parce que, fondée par le Christ, elle a été remise par lui à ses apôtres et à leurs successeurs directs des générations suivantes. La révélation de Jésus a été transmise, par la sainte Ecriture et la Tradition sacrée, à travers les apôtres et leurs successeurs, le pape et les évêques. Après l'époque apostolique, l'Eglise, grâce à l'illumination du Saint Esprit, a été la gardienne du trésor de la révélation par son magistère. L'Eglise "apostolique" doit par conséquent avoir la sainte Ecriture, la Tradition sacrée et l'autorité de son magistère, trois éléments tellement liés et associés qu'ils sont inséparables (15). Les statuts de la Commission administrative se disent certes "basés sur la Bible", mais sans souffler mot de la Tradition sacrée et de l'autorité du magistère de l'Eglise, ce qui revient à nier l'une et l'autre et à refuser ouvertement d'être dirigé par le pape, successeur du chef des apôtres. L'Association patriotique est contre l'Eglise apostolique, elle ne peut pas être, toute seule, l'Eglise apostolique. Au surplus, l'Association a été fondée pour : "secouer le contrôle papal", "rompre les relations avec le pape", "former une Eglise indépendante, qui se gouverne et se gère elle-même"éliminer de l'Eglise chinoise l'influence de l'impérialisme étranger". Elle ne possède donc assurément pas le caractère de l'apostolicité.

Récemment, toutefois, les membres de l'Association patriotique et ceux qui la soutiennent en secret ont commencé à "reconnaître le pape" en paroles, pour convaincre les fidèles et les aider à sortir d'embarras. Mais en réalité, ils n'ont affirmé reconnaître dans le pape que le chef de l'Eglise catholique, et non pas le chef de l'Association patriotique. Ils sont comme Lucifer, le diable en personne, qui n'adore pas Dieu, même s'il le reconnaît comme le vrai Dieu tout-puissant. La reconnaissance ne peut se limiter à des mots, elle doit être suivie d'actes.

Dépourvue des quatre caractères de l'Eglise et opposée à elle, l'Association patriotique ne peut pas être identifiée à l'Eglise fondée par Jésus Christ ni la représenter. C'est pourtant très souvent que l'Association patriotique, organisation politique "de masse", se fait passer pour la représentante de l'Eglise catholique. Par exemple, elle lance des ordres aux chrétiens chinois, ou bien fait part au monde entier de ses propositions et de ses points de vue, comme une religion indépendante doublée d'un appareil administratif. Qui a jamais conféré pareille énorme autorité à une "organisation de masse" formée d'une poignée de fidèles comme c'est le cas de l'Association patriotique ? Bien qu'elle n'ait jamais eu, depuis sa création, un grand nombre de participants, elle s'est toujours considérée comme l'Eglise catholique romaine en Chine. Elle célèbre des cérémonies lors de rencontres internationales (par exemple au village des jeux asiatiques). Elle s'arroge le droit de faire des commentaires en marge des évènements du monde pour le compte de l'Eglise catholique chinoise. Cette organisation populaire ose sacrer des évêques qui se sont nommés eux-mêmes, édicter des lois pour l'Eglise, répandre sa doctrine et s'offrir à la diriger. Le contrôle exercé par l'Association patriotique sur les questions qui concernent la doctrine, la discipline et la nomination des évêques prive le successeur de Pierre de l'exercice du pouvoir suprême que Jésus lui-même lui a directement conféré.

La Commission administrative, décrite par ses statuts comme une organisation d'évangélisation, contrôle en réalité les décisions prises dans les affaires ecclésiastiques les plus importantes. Elle prive de ce pouvoir l'organe compétent pour décider de ces affaires, la Congrégation pour l'évangélisation des peuples.

Les fonctions du Collège des évêques chinois ont beau être définies comme celles d'un organe parlementaire, il s'arroge le pouvoir de "répandre la doctrine et les lois de l'Eglise", en se substituant au Saint-Siège dans le gouvernement de l'Eglise entière et en privant le pape de l'exercice de son pouvoir d'arbitre ultime.

Il est donc clair qu'il s'agit ici d'une organisation politique qui interfère dans une religion et cherche directement à la gouverner. La constitution chinoise garantit la liberté d'association et la liberté de croyance. Chacun peut décider d'embrasser la confession de son choix. On ne pourrait donc pas reprocher à l'Association patriotique de vouloir devenir une religion indépendante. Puisqu'il existe déjà plusieurs confessions protestantes, rien n'interdit qu'elle en devienne une de plus. Mais selon l'esprit de la constitution la liberté d'association n'est pas la liberté d'attaquer, de diffamer et de détruire le catholicisme, qui existe de longue date et qui jouit de la protection de la constitution. Or, non contente de se considérer comme l'Eglise catholique de fait et d'en usurper le nom, l'Association patriotique s'est emparée des propriétés de l'Eglise et de tous ses édifices de culte. Elle s'appuie sur le pouvoir du gouvernement et s'adonne à la persécution de l'Eglise authentique et légitime.

Usurpant le nom d'Eglise catholique de Chine, s'appropriant ses biens, l'Association patriotique la prive aussi de son droit à la liberté de culte, jadis garanti par la constitution. Jusqu'au commencement de la République populaire et bien avant la naissance de l'Association patriotique, l'Eglise catholique a été l'une des cinq religions reconnues en Chine. Elle a été protégée par le "programme commun" et ensuite par la constitution. Aujourd'hui l'Association patriotique, forte du pouvoir du gouvernement qui l'appuie, a accaparé cette liberté de culte pour elle seule et se permet de déclarer "les fidèles clandestins hors la loi" du seul fait qu'ils n'acceptent pas d'entrer dans son organisation. L'Association patriotique, née en 1957, se permet avec beaucoup d'arrogance et de présomption de désobéir aux lois de l'Eglise et à celles du pays. C'est la tâche insensée que ses soutiens, qui tirent les ficelles dans la coulisse, lui ont assignée.

Dans la première lettre aux Corinthiens, saint Paul a donné une bonne explication de la doctrine du corps mystique du Christ, à laquelle s'opposent nettement les actions de l'Association patriotique : "De même que le corps, bien qu'il soit un, a beaucoup de membres et que tous les membres, bien que nombreux, soient un seul corps, de même en est-il du Christ" (1 Co 12,12). A l'inverse, l'Association patriotique soutient qu'elle est la vraie Eglise catholique "de Chine" mais sans parler de "l'Eglise catholique de Rome". Saint Paul ajoutait : "L'oeil ne peut pas dire à la main : je n'ai pas besoin de toi, ni la tête aux pieds : je n'ai pas besoin de vous" (1 Co 12,21). Depuis la création de l'Association patriotique en 1957, toutes les conférences nationales ont affirmé n'avoir nul besoin des autres parties du corps. Au contraire, elles ont décidé "d'entrer dans la voie du socialisme et de fonder une Eglise autonome", et aussi de "poursuivre la tâche de fonder une Eglise indépendante, qui se gouverne et se gère elle-même". Le reproche de saint Paul aux Corinthiens reste d'actualité : "Je vous exhorte, frères, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, à être tous unanimes dans vos paroles, qu'il n'y ait point de division entre vous, soyez en parfaite union de pensée et d'intention. Il m'a été signalé à votre sujet, frères, par les gens de Chloé, qu'il y a entre vous des discordes : moi je suis de Paul, et moi d'Apollo, moi de Cephas, moi du Christ... Le Christ serait-il divisé ?" (1 Co 1, 10-12). L'Association patriotique prétend appartenir à l'Eglise chinoise, à l'Eglise qui est "sous la direction du Parti communiste chinois et du gouvernement du peuple" (Principes directeurs de l'Association patriotique des catholiques chinois, 1958), à l'Eglise qui "s'engage sur la voie du socialisme" (proposition de la première conférence nationale de juillet 1957). De telles positions et de tels principes n'expriment certainement pas une "union parfaite de pensée et d'intention".

Soulignant que le Christ est la tête et expliquant la fonction de la tête dans un corps, saint Paul a dit : "Les souffrances et le bonheur d'un membre du corps sont aussi les souffrances et le bonheur de la tête "(Col 1,24). "Il est aussi la tête du corps, qui est l'Eglise (Col 1,18)..., dont tout le corps reçoit subsistance et cohésion par les jointures et ligaments et réalise ainsi sa croissance selon le vouloir de Dieu" (Col 2,19). L'Association patriotique, niant la fonction de la tête, a dans toutes les assemblées passées mis en avant les principes du refus total. Par exemple à la première conférence nationale de 1957, elle a proposé de "rompre d'une manière nette avec le contrôle du Vatican". Elle a encore dit à l'occasion de la troisième conférence nationale, en avril 1981, qu'"il n'est pas possible que le Vatican et une Eglise étrangère restaurent le contrôle colonial sur l'Eglise de Chine".

CHAPITRE III

Les activités de l'association patriotique

Depuis sa création, les activités de l'Association patriotique ont tendu à porter la division à l'intérieur de l'Eglise. Elles se ramènent au refus des directives du Saint-Siège, au désintérêt pour les décisions prises par les conciles oecuméniques, à l'élection et à l'ordination d'évêques sans l'approbation pontificale.

1. Refus des directives du Saint-Siège

Ce refus concerne les encycliques, les décrets des congrégations et les lettres pastorales des autorités ecclésiastiques. L'Association patriotique a toujours soutenu que les décrets et les lettres pastorales venaient d'impérialistes étrangers qui cherchaient à restaurer leur domination coloniale sur l'Eglise de Chine.

En mai 1950, les autorités chinoises lancent à Pékin le "Mouvement de réforme des trois autonomies". Elles obligent les fidèles à accuser le Saint-Siège d'impérialisme et critiquent les prêtres et les fidèles qui refusent d'entrer dans le mouvement. Le Saint-Siège fait savoir à l'Eglise de Chine qu'il est défendu aux fidèles d'"adhérer à une organisation du parti communiste ou appuyée par lui". En décembre, l'internonce apostolique Mgr Antonio Riberi envoie une lettre pastorale à tous les évêques de Chine, dans laquelle il souligne que le Mouvement des trois autonomies divise l'Eglise, "s'oppose à la doctrine et aux lois de l'Eglise" et "entrave sa mission surnaturelle". Le 31 mars 1951, la presse de Nankin publie une déclaration signée par le vicaire général de ce diocèse, Li Weiguang, et 783 catholiques, en faveur de la réforme de l'Eglise et contre l'intervention du Saint-Siège dans la politique intérieure du pays. Le même jour, l'internonce Riberi, encore en résidence à Nankin, écrit une lettre pastorale aux Ordinaires de Chine où il condamne la déclaration du vicaire général Li et dénonce une fois de plus l'application des "trois autonomies" à l'Eglise catholique, qu'il définit comme "un pernicieux complot de l'Ennemi". Les autorités réagissent en interdisant aux fidèles d'obéir à l'internonce et mobilisent les fidèles "patriotes" pour condamner ses "crimes". L'internonce est expulsé le 18 septembre.

Tout au long des persécutions religieuses qui sévissent en Chine, le Saint-Siège publie une série de documents. Les fidèles excités à la révolte et trompés répondent aux lettres pastorales et aux décrets par des condamnations, des insultes et des protestations. Pour tenter d'arrêter le progrès du mouvement des trois autonomies mis en marche par les autorités chinoises, le pape Pie XII publie trois encycliques. La première, datée du 18 janvier 1952 et intitulée Cupimus imprimis, demande aux croyants de rester fidèles à l'Eglise et affirme que les actions du mouvement des trois autonomies en faveur d'une rupture des liens avec l'Eglise catholique de Rome ne peuvent pas être admises. Le 7 octobre 1954 paraît une deuxième encyclique, Ad Sinarum gentem dans laquelle il est expliqué que l'Eglise est une et catholique et que le mouvement des trois autonomies, s'il n'est pas faux en soi, a tort de combattre pour des doctrines et des modes de direction qui diffèrent des coutumes de l'Eglise catholique. La troisième encyclique publiée le 29 juin 1958, Ad apostolorum principis, condamne la duplicité de l'organisation trompeuse qu'est l'Association patriotique. Elle souligne qu'un évêque choisi et sacré par l'Association patriotique sans l'approbation pontificale "n'entre pas dans la bergerie par la porte, mais par une autre voie à la façon des voleurs et des brigands" (Jo 10,1) et n'a donc pas le pouvoir de gouvernement. Bien que de tels évêques, choisis et sacrés sans l'approbation pontificale, aient reçu validement l'ordre sacré, ils ont pourtant enfreint la loi, commis une faute et blasphémé contre Dieu. Le pape assure de son soutien ceux qui auront refusé de suivre les chefs de l'Association patriotique. Les autorités chinoises et les membres de l'Association patriotique condamnent encore une fois l'intervention du pape, avec des insultes et des protestations. Aucune attention n'est accordée aux documents pontificaux et le mouvement de réforme continue dans sa propre ligne.

Après la mort du pape Pie XII, ses successeurs ne lancent plus aucune interdiction et changent radicalement d'attitude, préférant formuler des critiques, tenter de persuader et appeler à la prière. Pendant un consistoire secret tenu le 15 décembre 1958, le pape Jean XXIII réclame des prières pour l'Eglise souffrante de Chine, persécutée par l'Association patriotique qui trompe les fidèles et les pousse à diviser l'Eglise. Le pape demande aussi de prier pour une Chine dans laquelle les prêtres sont incarcérés. Le même jour, dans son message de voeux de Noël, Jean XXIII rappelle que "c'est seulement grâce à l'unité que la tour de Babel en Chine peut être rendue inoffensive". Dans sa lettre au cardinal Micara du 12 janvier 1959, le pape demande aux enfants du diocèse de Rome de prier avec le corps mystique du Christ, hélas! divisé en Chine. Le 25 janvier 1959, le pape célèbre à la basilique Saint-Pierre une messe pour l'Eglise en Chine qui souffre persécution. Le jour de la Pentecôte, le 15 mai de la même année, le pape accuse les autorités chinoises de fomenter la division et ajoute que la situation de l'Eglise catholique en Chine s'aggrave comme celle de l'Eglise de Hongrie.

Le 6 août 1964, Paul VI souligne dans sa première encyclique, Ecclesiam suam, que le système qui mène à l'athéisme doit être refuté et que "la voie de l'Eglise est la porte ouverte au dialogue avec les dirigeants chinois". Le 1er janvier 1966, le pape envoie une lettre de voeux aux diverses nations. Seuls les gouvernements de Hanoi et de Pékin ne lui adressent aucune réponse. Le jour de l'Epiphanie, 6 janvier 1967, à l'occasion du quarantième anniversaire du sacre des six premiers évêques chinois et du vingtième anniversaire de l'érection de la hiérarchie chinoise, le pape célébre la messe et prie pour l'Eglise de Chine. Dans son sermon, il fait l'éloge de la culture chinoise et dit son inquiétude du sort de la nation chinoise. En novembre 1970, le pape fait un voyage aux Philippines et préside la première réunion des conférences épiscopales d'Asie. Son "message aux peuples d'Asie" aborde les thèmes de la justice et de la paix. Mais la Chine n'en tient aucun compte. A Hongkong, dans l'homélie prononcée pendant la célébration eucharistique le 4 décembre 1970, Paul VI dit que, "pour la Chine aussi, le Christ est un guide, un pasteur et un rédempteur débordant d'amour". Dans un appel indirect il demande aux autorités chinoises de mettre fin à la persécution de l'Eglise catholique. En 1971, dans son encyclique Octogesima adveniens, le pape passe en revue diverses philosophies et idéologies et met en garde les fidèles à l'égard du socialisme, du marxisme, du libéralisme. L'attaque de la part des autorités chinoises ne se fait pas attendre.

Jean-Paul II a exprimé à plusieurs reprises le désir d'établir un contact avec les autorités chinoises pour poser les bases de relations amicales. Le 19 août 1979, le pape affirme qu'il désire beaucoup le rétablissement des relations avec l'Eglise en Chine et exprime l'espoir que l'Eglise chinoise puisse jouir d'une pleine liberté religieuse. Dans son message dominical prononcé le 7 septembre 1980, le pape promet de prier pour le progrès et pour la prospérité de la Chine, en faisant allusion à la sortie de prison de l'évêque de Canton, Mgr Dominique Deng (Tang). Le 18 février 1981, il exprime devant une communauté chrétienne chinoise d'outre-mer sa profonde préoccupation, son amour et sa compréhension pour les chrétiens de Chine, disant : "Si les missionnaires arrivent à comprendre la Chine comme l'a comprise Matteo Ricci, les relations sino-vaticanes s'amélioreront". Trois jours après, à Manille, le pape dit son espoir de pouvoir faire une visite aux nations d'Asie, pour rencontrer les troupeaux de brebis qui avaient tant souffert en Chine. Le 6 janvier 1982, il envoie une lettre aux évêques du monde entier pour qu'ils invitent les fidèles à prier pour la Chine et pour tous ceux qui sont séparés du Saint-Siège pour diverses raisons, pour que l'Eglise universelle puisse être de nouveau unie. Le pape dit aussi que pendant tout son mandat la Chine sera sa première et déchirante préoccupation. La liberté de l'Eglise en Chine s'annonce plus probable, de même que devient plus profonde la compréhension de la situation réelle de l'Eglise en Chine. Le 21 mars 1982, le pape célèbre une messe spéciale pour l'Eglise en Chine près de la basilique Saint-Pierre. Le même jour, parlant depuis le Vatican, il formule l'espoir que les frères et les soeurs de Chine "rechercheront l'unité de pensée et de sentiment, en particulier dans la prière". Durant la même année, en commémoration du quatrième centenaire de l'arrivée de Matteo Ricci en Chine, le pape répète qu'il veut dialoguer avec la Chine et établir un pont avec elle. Dans une lettre écrite le 10 septembre à l'évêque de Macerata, lieu de naissance de Matteo Ricci, il affirme que la préoccupation et l'amour pour la Chine auront occupé une place importante et constante dans ses pensées jusqu'à la fin de son mandat. En même temps, il fait l'éloge de Matteo Ricci et le définit comme un pont entre la culture de l'Orient et celle de l'Occident. A la cérémonie de clôture des journées d'études sur Matteo Ricci, le 26 octobre 1982, pour démontrer son intention d'établir un contact avec la Chine, le pape loue de nouveau Matteo Ricci d'avoir jeté un pont entre l'Eglise et la culture chinoise. Le 6 novembre 1982, faisant mention de l'Eglise en Espagne, le pape cite saint François-Xavier : "Notre prière s'unit à celle de François-Xavier pour l'Eglise de Chine". En juillet 1983, à un groupe de pèlerins venus à Rome de Hongkong, le pape dit : "Je prie pour la Chine jour et nuit". En octobre 1989, dans son discours au congrès eucharistique international de Corée du Sud, le pape loue la persévérance des fidèles qui souffrent en Chine.

Les papes, et spécialement Jean-Paul II, n'ont cessé d'exprimer leur amour et leur préoccupation pour la Chine, mais les autorités chinoises ont toujours adopté une attitude hostile à leur égard et bloqué la diffusion de leurs messages. Les membres de l'Association patriotique ont fait la sourde oreille aux appels affligés et aux conseils sincères des papes et à l'instigation des autorités ont continué d'obliger les fidèles à discuter, à critiquer, à écrire des lettres et des pétitions placardées sur les murs. Vers le milieu des années 80, sous la pression de l'opinion publique internationale, les autorités chinoises ont commencé à prendre des contacts avec le pape, mais en maintenant une attitude déplorable. En termes plutôt brusques, elles ont même prétendu que les négociations partiraient de l'idée que "les organisations religieuses et les affaires religieuses ne seraient plus contrôlées par des influences étrangères". Aux directives et aux appels du Saint-Siège qui défendaient aux fidèles d'adhérer au mouvement des trois autonomies, l'Association patriotique et ceux qui la soutiennent ont riposté par la résistance et le blocage de l'information.

Le moyen qui a d'ordinaire prévalu est la résistance. De temps en temps, devant les pressions internationales en faveur de la paix et de la justice, ou à raison de la réprobation de l'opinion publique, les autorités chinoises manifestent une certaine ouverture au dialogue avec le Vatican, et en vérité ont déjà fait quelques pas dans ce sens. Mais les négociations s'avèrent en chaque cas inutiles, parce qu'elles sont complètement insincères. Le blocage de l'information est une politique obscurantiste dans laquelle les autorités chinoises sont très habiles. Il prend deux formes. L'une consiste à ren