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Bulletin EDA n° 301 du 16/01/2000
Après le dalaï-lama, qui a fui son pays en 1959, et après le panchen-lama, deuxième plus haut dignitaire du bouddhisme tibétain dont le choix de la onzième "réincarnation" divise le dalaï-lama et les dirigeants chinois (6), ce jeune garçon, dix-septième karmapa-lama, accepté tant par les Tibétains que par les dirigeants chinois, était quasiment la seule "preuve" entre les mains des autorités chinoises pour démontrer aux Tibétains et à l'opinion internationale la normalité de la vie religieuse au Tibet. Bien que les circonstances exactes de sa fuite ne soient pas connues, son départ du monastère de Tsurphu (situé à une cinquantaine de kilomètres au nord-est de Lhassa, capitale du Tibet), où il vivait sous une constante surveillance policière, met à mal ce discours.
A Pékin, les médias de langue chinoise n'ont pas annoncé la nouvelle ; seuls les organes du régime en langue anglaise l'ont fait. Selon eux, le karmapa-lama aurait laissé une lettre où il indiquerait son désir de se rendre à l'étranger afin de "se procurer des instruments de musique des cultes bouddhistes et les chapeaux noirs utilisés par les précédents bouddhas vivants de karmapa » (7). Toujours selon cette lettre, ce départ ne serait "pas une trahison de l'Etat, de la nation, du monastère et de la direction (du parti communiste) ». Mais, selon des milieux proches du jeune garçon, le jeune lama ne pouvait faire autrement que de partir clandestinement, Pékin lui refusant la possibilité de se rendre parfaire son éducation à Dharamsala ou au Sikkim (8), où avait trouvé refuge son prédécesseur. En 1992, lors de son intronisation, les dirigeants chinois s'étaient pourtant engagés à laisser Ugyen Trinley Dorje sortir de Chine pour des voyages d'études ponctuels.
Après quelques jours de silence, les autorités chinoises ont très nettement durci le ton. Le 10 janvier, un porte-parole du ministère des Affaires étrangères a déclaré que si l'Inde accordait l'asile politique au karmapa-lama, la Chine considérerait cela comme une violation des accords conclus entre Delhi et Pékin, accords selon lesquels les deux Etats se sont engagés à ne pas s'ingérer dans les affaires intérieures de l'autre. "La partie indienne a déclaré en termes explicites qu'elle reconnaît le Tibet comme une part inaliénable du territoire chinois et que le dalaï-lama ne peut pas prendre part à des activités politiques en Inde », a-t-il déclaré, précisant : "Je pense que la partie indienne est bien consciente de cela ». Le même jour, devant une assemblée de responsables religieux convoqués pour l'occasion, Ismael Amat, membre du Conseil d'Etat, l'instance dirigeante du gouvernement chinois, a déclaré que la Chine s'opposera "fermement » aux "forces hostiles situées à l'étranger qui utilisent la religion pour infiltrer la Chine ». "Nous renforcerons la direction des affaires religieuses tout en respectant les croyances religieuses des minorités ethniques », a-t-il ajouté.
Selon un rapport publié par le Centre tibétain pour les droits de l'homme et la démocratie, une organisation affiliée au gouvernement tibétain en exil à Dharamsala, l'année 1999, cinquantième anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine et quarantième anniversaire du soulèvement populaire anti-chinois de 1959, a été une année particulièrement dure pour les Tibétains (9). Les autorités chinoises ont renforcé la surveillance et les mesures de sécurité dans toutes les principales villes du Tibet et autour des monastères. Selon ce rapport, 115 Tibétains ont été arrêtés en 1999 pour avoir manifesté pacifiquement leurs croyances religieuses et la Chine détient au moins 615 prisonniers de conscience et prisonniers politiques tibétains. Près de 80 % d'entre eux sont des religieux (hommes et femmes) (10). 1 432 religieux et religieuses ont été expulsés de leurs couvents au cours de l'année écoulée. Mais la menace la plus grave pour les Tibétains et la culture tibétaine proviendrait de la politique menée par Pékin visant à faire des Tibétains une minorité dans leur propre pays. Cette politique consiste à "peupler" le Tibet de Chinois Hans en même temps qu'à diminuer la taille de la population tibétaine en contraignant les femmes tibétaines à subir avortements et stérilisation forcés.
(6) Traditionnellement, le pouvoir chinois considère que les questions religieuses doivent être soumises aux autorités civiles. Les dirigeants communistes en Chine ont, depuis plusieurs années déjà, abandonné le projet de faire "disparaître" la religion, que ce soit au Tibet ou ailleurs, mais ils n'ont pas renoncé à l'idée de "contrôler" les religions. La controverse entre les bouddhistes tibétains et les dirigeants chinois à propos de la désignation du nouveau panchen-lama entre dans ce contexte.
Cloîtré dans une villa de la banlieue de Pékin, Gyaincain Norbu, intronisé en 1995 et aujourd'hui âgé de dix ans, est tenu par Pékin pour la onzième "réincarnation" du panchen-lama. En juillet dernier, les autorités chinoises ont organisé une très officielle sortie de sa personne au monastère Rashi Lhunpo, à Shigatse, la deuxième ville du Tibet. Une visite si entourée de gardes du corps et contrôlée par les Chinois qu'elle n'a pas paru concluante.
Le candidat reconnu par le dalaï-lama, Gedhun Chokeyi Nyima, âgé de neuf ans, est lui tenu au secret par le régime chinois depuis six ans, sans que l'on connaisse avec certitude son lieu de résidence. Des rumeurs sur son décès en détention ont circulé à l'automne dernier, mais elles n'ont pas été confirmées.
Voir aussi EDA 119, 201, 202, 204, 214
(7) Le "chapeau noir" ou "bonnet noir" est le symbole du pouvoir et de la légitimité religieuse. Selon les croyances des Kagyus, ce chapeau serait tissé des cheveux de divinités féminines. Il est actuellement abrité au monastère de Rumtek, au Sikkim.
(8) Le Sikkim est un petit Etat himalayen, situé entre le Népal et le Bhoutan. Depuis que sa population s'est prononcée en 1975 pour l'abolition de la monarchie et en faveur du rattachement à l'Inde, il fait partie de l'Union indienne. La Chine continue cependant à indiquer sur ses cartes cet Etat comme un Etat indépendant. Le Sikkim abrite également depuis une quarantaine d'années le siège de la secte des Kagyus, la branche la plus riche financièrement du bouddhisme tibétain.
(9) Voir EDA 280
(10) Voir EDA 293

